PARTAGER

D’abord créé en 1794 par l’abbé Grégoire pour « perfectionner l’industrie nationale » qu’il jugeait insuffisante en particulier par rapport à celle de l’Allemagne, le Conservatoire des Arts et Métiers devint en 1799 un dépôt public de « machines neuves et utiles » installé dans l’ancienne abbaye de St-Martin-des-Champs.

L’abbé Grégoire, celui qui fit voter l’abolition de l’esclavage à la Convention, avait formé le projet initial de créer un lieu de conservation et de formation ouvert à tous. A cette époque, des rails furent même conçus pour transporter les objets sur des chariots d’un bout à l’autre du conservatoire, afin que les enseignants puissent les utiliser durant les cours. Le CNAM, ouvert à tous, a conservé cet esprit à la fois de transmission du savoir et de formation.

La directrice du musée, Dominique Ferriot, déclarait en 1994 : « Reste à réussir l’essentiel : l’invention d’une nouvelle exposition permanente qui permette à tous les publics de mieux comprendre les processus de l’innovation et le cheminement de la pensée technique. » Aussi la somme non négligeable de 63 millions de francs a-t-elle été réservée pour le matériel et les productions audiovisuelles, informatiques, multimédia, les modèles pédagogiques et la signalétique, sur les 298 millions de francs du budget de la rénovation. Le Musée des Arts et Métiers ne se veut donc pas simplement un lieu d’exposition. Il fait surtout le lien entre le public et les activités du CNAM avec ces « kiosques » (un par grand domaine de l’exposition permanente) qui exposent sur un écran tactile d’ordinateur les grandes familles de métiers, les formations et les autres centres de culture scientifique.

La boucle est bouclée. Et ça a contribué sans aucun doute à une certaine indifférence du grand public face à la réouverture du musée du CNAM. Aujourd’hui estimée à 80 000 objets et 15 000 dessins (en grande partie entreposés dans la réserve à Saint-Denis), cette collection mérite bien le détour. Le musée du Conservatoire des Arts et Métiers a rouvert le 11 avril 2000, après onze ans de fermeture pour rénovation, dans le cadre des Grands Travaux de l’Etat français promus par François Mitterrand. L’inauguration du musée devait avoir lieu le 10 octobre 1994, jour du bicentenaire du décret de la Convention. En fait, du rapport en décembre 1989 de Pierre Piganiol, physicien, au secrétaire d’Etat à l’enseignement technique, six ans se sont écoulés avant le début des travaux de rénovation du musée lui-même. La raison officielle de l’interruption des travaux est la découverte d’un site mérovingien dans la partie datant du XIIe siècle de l’église de St-Martin-des-Champs. Commencé en août 1996, le chantier de la rénovation du musée, confié à l’architecte Andrea Bruno, s’achèvera en 1999. Une réserve accessible aux chercheurs et consultable en ligne se trouve à la Plaine-St-Denis, un bâtiment achevé en 1994, sous la direction de l’architecte français François Deslaugiers.

Le parcours du musée délimite sept domaines et quatre périodes (avant 1750, de 1750 à 1850, de 1850 à 1950, après 1950). Les objets sont ainsi exposés suivant qu’ils appartiennent au domaine de l’instrument scientifique, des matériaux, de la construction, de la communication, de l’énergie, de la mécanique ou des transports. Les machines de Vaucanson se retrouvent dans toutes les salles, comme emblématiques de l’esprit d’invention du XVIIIe. Dans la merveilleuse chapelle St-Martin-des-Champs -n’y cherchez pas le curé, ça fait bien longtemps qu’il a déserté les lieux-, on trouve côte à côte des œuvres qui ont fait date, comme Bériot XI, l’avion de la traversée de la Manche et des inventions auxquelles l’histoire n’a réservé qu’un triste sort. Dans le chœur oscille à nouveau le pendule de Foucault mis au point pour l’exposition universelle de 1855. C’est aussi dans cette chapelle qu’est exposée une maquette de la statue de la Liberté. On ne sait pas trop ce qui réunit tous ces objets dans un même espace. C’est sûrement l’un des endroits les plus singuliers du musée.

La volonté de Dominique Ferriot de mettre en avant la « primauté de l’objet dans le développement de la culture technique » ne va pas de soi. S’il faut faire parler des objets peu éloquents en eux-mêmes, ces écrans tactiles d’ordinateurs disposés un peu partout dans le musée qui montrent comment marchent une dynamo, un haut-fourneau, un microscope électronique… demeurent assez insuffisants. Malgré les efforts du musée pour la communication, ces luxueux gadgets ne facilitent pas vraiment l’accès aux oeuvres. Restent alors les visites guidées pour les plus organisés, ou les « démonstrateurs », comme dans les grands magasins, qui sont là pour ouvrir les vitrines et faire revivre l’âme du musée.
« Raconter » l’histoire d’un objet et expliquer son fonctionnement ne sont pas tâches à la portée de tout le monde. Et c’est ça qui est passionnant dans la visite ! On voit là en effet se déployer les grands problèmes à la fois soulevés par l’épistémologie contemporaine et soulignés par l’histoire des sciences. La mission du musée, c’est d’abord la mise en valeur du patrimoine industriel français. Avec l’avion n°3 de Clément Ader, on voudrait voir en 1890 la découverte de l’aviation. Doit-on reconnaître dans le « bond » que cet avion a pu faire dans les airs, l’incarnation du remarquable esprit d’invention français ? Ou peut-être ses hélices en forme de plumes d’oiseaux préhistoriques sont-elles plus significatives du génie national ? C’est pousser un peu loin la crédulité du public. En réalité, c’est en 1903 que les frères Wright (des Ricains) ont réussi le premier vol propulsé et soutenu d’un appareil plus lourd que l’air. Ader n’aurait-il donné à sa chère patrie que le terme « d’avion » (avis : « oiseau » en latin) ? Pourtant des microfissures analysées par des scientifiques prouvent que l’ »oiseau » d’Ader a suivi un certain trajet en suspension dans l’air. Problème d’homologation ?

La visite du musée soulève les mêmes questionnements que la vulgarisation scientifique pose à l’histoire des sciences. La Nasa utiliserait le même système de suspension pour aller sur la Lune que celui du « tricycle à cadence » conçu par Félix Millet en 1887 pour amortir les chocs des pavés parisiens. Il est assez douteux que l’invention de Millet ait traversé l’Atlantique. Cette petite histoire, il est vrai, donne une tout autre dimension à cette mobylette un peu obsolète, dont l’exhibition encouragea plus d’un à croire aux extraterrestres de Félix. Les analogies utilisées qui permettraient un accès plus direct aux objets sont, pour beaucoup, le lieu de malentendus et de fausseté au niveau historique. En outre, on reconnaît de réelles influences entre les inventions, lorsque l’on est en présence, par exemple, de l’Hélica, modèle de voiture de 1921 propulsée par une hélice, de Leyat, fortement influencé par l’avènement de l’avion. Ce dernier, comme de nombreux autres objets exposés, n’a pas été développé par l’industrie automobile, mais on peut y voir une véritable innovation dans la combinaison des techniques.

Pour des œuvres plus connues, telle la machine à calculer de Pascal, on peut encore se demander si c’est l’objet lui-même ou bien l’esprit qui l’a créé qu’il faut admirer. Ce type d’inventions est d’un tout autre ordre. De même que le calcul infinitésimal a été réellement inventé par Leibniz en 1676 et a donné lieu à plusieurs machines, la première machine à calculer est bien celle de Pascal qui a permis le système de la retenue grâce à un procédé mécanique. Derrière de telles inventions, on ne peut oublier l’importance des œuvres philosophiques qui ont traversé le cours des siècles et qui ont, sans aucun doute, contribué à nous faire connaître ces machines. Aussi n’est-il pas évident que « le monde des objets, qui est immense, [soit] finalement plus révélateur de l’esprit que l’esprit lui-même », citation de François Dagognet que Ferriot utilise pour illustrer son choix des objets dans la collection du musée. Mettre en valeur l’objet exposé, c’est aussi en apprécier la facture surprenante. Les passionnés ou collectionneurs de beaux objets y trouveront leur compte : dans le domaine des inventions, dans le cadre strict des sciences mais aussi dans beaucoup d’autres domaines, le design industriel ou encore l’architecture, le cinéma. Un objet phare de la collection est la caméra Pathé Baby, caméra à manivelle des années 20, destinée à un usage familial. Le film à perforation centrale utilisé pour cette caméra sera remplacé par un film de 17,5 mm à perforations latérales. Auquel l’industrie américaine répondra par le 16 mm en 1934… Et ensuite, la France, avec le 8 mm. Dans les thèmes de leurs œuvres, le cinéma, le design, l’architecture témoignent particulièrement des obsessions liées à leur propre innovation technique. On pense à Godard qui n’a cessé d’être obnubilé par la technique et l’histoire du cinématographe. Pour ceux qui s’intéressent à l’art, la collection du musée du Conservatoire des Arts et Métiers ne peut manquer d’évoquer le problème de l’objet, du rapport de l’artisan à l’artiste depuis la Renaissance, et à travers la révolution industrielle.

Tout au long de la visite, on se laisse porter par les multitudes de machines et inventions qui, pour certaines d’entre elles, ont radicalement modifié et bouleversé la conception de l’art au début du XXe. On ne peut énumérer, tant ils sont nombreux, tous les peintres, musiciens, sculpteurs dont les œuvres ont été profondément marquées par l’industrialisation. On n’en citera qu’un, Duchamp. En parlant de son projet de la broyeuse de chocolat, il dit : « Je vis un jour dans une vitrine une véritable broyeuse de chocolat en action et ce spectacle me fascina tellement que je pris cette machine comme point de départ. » Et plus loin : « Je voulais un dessin sec et quel meilleur exemple de ce nouvel art que le dessin mécanique ? » Plus contemporaines, des œuvres dans la lignée de celles de Rebecca Horn témoignent de cette même séduction de la machine, cet « aspect tragique et mélancolique des machines », qui ne peut nous laisser indifférents à une époque où le multimédia a remis en cause le statut même de l’objet dans l’art contemporain. La visite du musée du Conservatoire des Arts et Métiers serait aussi le moment pour les littéraires de se plonger dans l’univers de l’automate des contes d’Hoffmann, ou même, pourquoi pas, de s’accaparer les œuvres exposées tout en poursuivant l’érotisme du corps machine de Bataille.

Le Musée des Arts et Métiers
292, rue St-Martin – Paris 3e
Pour plus d’infos : 01 40 27 26 40 ou sur directement sur le site.