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sur 5

Rome, années 1990. Yves, attaché temporaire à l’ambassade de France, profite des splendeurs de la capitale italienne et de sa douceur de vivre, en lorgnant avec gourmandise sur ses collègues féminines. Près de chez lui habite Constantin, vieillard pimpant et majestueux, grand lecteur, amateur d’art et d’histoire, sachant huit langues. Ce personnage fascinant se trouve être le prince en exil de Slovanie, un Etat balkanique bigarré dans l’ex-Yougoslavie.

Or, la Yougoslavie est en voie de désintégration depuis des mois, avec la guerre interminable des Serbes et des Croates ; la Slovanie pourrait bien récupérer prochainement son indépendance, et Constantin remonter sur le trône. Depuis Rome, il organise son retour, multipliant manœuvres et conciliabules. Inquiète, l’ambassade de France pousse ses pions ; perdu au milieu de ce ballet feutré, tout en codes et sous-entendus, Yves observe son vieil ami avec scepticisme et naïveté, l’imaginant mal en futur souverain. Les fréquentations douteuses du vieillard et les rumeurs à son sujet laissent en outre à penser qu’on le connaît bien mal…

Vous ne connaissez pas la Slovanie ? Normal : ce petit Etat une invention de Julien Donadille, 36 ans, auteur de ce récit touffu qui mélange artistement le vrai et le faux, les mythes et l’histoire, l’enquête et la comédie, la théorie et l’action, sans que cette richesse tourne au trop-plein, travers habituel des premiers romans. Vie et œuvre de Constantin Eröd est en fait un titre trompeur, qui fait croire à la biographie romancée d’un personnage alors que le fameux Constantin, en fait, n’occupe pas l’avant-scène. Le vrai héros, ou anti-héros, est le narrateur, Yves, ballotté au milieu de phénomènes qui le dépassent, spectateur ironique et acteur involontaire à la fois. Le roman s’agence autour de lui, de sa vie : c’est par ses yeux que Donadille dépeint Rome, ville huis-clos où se concentre l’action ; par ses yeux qu’il décrit le milieu de la diplomatie, avec une distance comique qui donne lieu à des scènes savoureuses ; à travers lui qu’il digresse sur la littérature, l’histoire, la science politique.

Ce décentrement du point de vue, en inversant le principal (Constantin) et le secondaire (Yves), confère de l’épaisseur, du mystère, du charme au roman. Tous les personnages y sont insaisissables, comme en errance : Yves, en poste précaire, Constantin, en exil forcé ; ce dernier n’est pas celui qu’on croit ; quant à la Slovanie, sans cesse évoquée, on ne la voit jamais, telle un mythe connu seulement par ouï-dire. Voilà peut-être le sujet secret de ce roman remarquable où l’auteur invente à plaisir (de faux Etats, de faux écrivains de, faux rois, une fausse histoire) : la fabrication du mensonge, le jeu borgésien sur la réalité et la fiction. En résulte un roman, un vrai, qui signe l’entrée d’une plume à suivre.