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4
sur 5

Sans crier gare, Prince annonçait cet été la sortie imminente de son 34e album, Hitnrun : Phase One, dans une indifférence à peu près générale. Un mois en amont, il appâtait le chaland en faisant miroiter une œuvre « expérimentale » – ce qui est rarement de bon augure, a fortiori émanant d’une telle icône pop. Prince se prenant pour Stockhausen ? On craignait le pire. Or, dès la première écoute, nous voilà rassurés: n’est expérimental pour Prince, semble-t-il, que ce qui figure déja dans son propre répertoire. A défaut d’explorer des sonorités et des structures avant-gardistes, Sa Majesté y multiplie surtout les emprunts à sa propre discographie. Et c’est avec un ouf de soulagement qu’on reçoit cette énième tentative, réussie cette fois-ci, pour rester dans le coup.

L’album s’ouvre sur un medley qui compile la chorale gospel de For You (1979), la voix robotique de 1999 (1982) et le prêche new age de Purple Rain (1984). Le titre de ce nouvel album, Hitnrun, n’offre pas plus de nouveauté : c’était déjà celui de la tournée américaine qui accompagnait la sortie de Parade en 1986. La pochette du disque, quant à elle, n’est qu’une réplique (en plus repoussante encore) de celle d’Art Official Age, sorti il y a un an. Art Official Age, dont Prince reprend un morceau pour Hitnrun : « This Could B Us ».  Cerise sur le gâteau : Prince pioche dans ses vieilles bandes et livre une nouvelle version d’« 100 X’s & O’s », titre composé en 1992 pour son ancienne choriste Rosie Gaines.

Et pourtant, Hitnrun fonctionne de bout en bout, notamment parce que le jeu de l’autocitation n’a plus le même sens qu’en 2003 quand, dans Musicology (2003), Prince samplait « Kiss » ou « Little Red Corvette ». À cette époque, toujours au creux de la vague où il s’était enfoncé depuis les années 1990, Prince volait au secours de sa légitimité, et rappelait à ses successeurs (Miguel, Pharrell, entre autres) ce qu’ils lui doivent.

Autre chose distingue Hitnrun des albums postérieurs à Musicology : Prince ne court plus après ses propres idoles, en versant dans un funk old school bien établi (Lotus Flower / MPLSound, en 2009, et même Art Official Age et son morceau p-funk, « The Gold Standard »). Prince n’éprouve plus le plus besoin de revendiquer l’héritage des grandes maîtres (James Brown, Maceo Parker), pour redorer son blason. Prince redevient sa propre référence et n’en fait qu’à sa tête, pour le meilleur et pour le pire. Et on aurait tort de s’en plaindre. Hitnrun marque le retour du kid excentrique, féru de fantaisie P-Funk, celui de « Delirious » et de « Housequake ».

A l’image de ces deux titres, Hitnrun se révèle fun, bariolé et ultra dense. En 38 minutes nageant en plein revival nineties, l’album  brasse tout de même, comme ses prédécesseurs, tous les gimmicks de Prince : solo guitar hero, arrangement de cuivres, chœurs à gogo, featurings féminins et, bien entendu, paroles complaisantes. « Million $ Show » fait l’apologie de ses propres concerts qui, bien plus que ses disques, font désormais sa fortune. De quoi sourire. Mais Hitnrun ne verse jamais dans l’autoparodie. L’album propose des sons et des rythmes qui, s’ils sont loin d’être expérimentaux, renouvellent un tant soit peu la garde-robe du maestro, d’un mauvais goût toujours aussi réjouissant. Il en va ainsi du truculent « Mr Nelson » (véritable patronyme de Prince, scandé tout au long du titre), qui enchaîne sans complexe reggaeton, breakbeat et eurodance. Ou de cet autre, « Ain’t About To Stop Right Now », qui entremêle big beat 1990’s, R&B contemporain, synthés 1980’s et sonorités orientales, le tout rythmé par une battle vocale entre Prince et Judith Hill (collaboratrice de Blood Orange ou d’Iggy Azalea).

In fine, le véritable changement réside dans la présence d’un coproducteur aux côtés de Prince : Joshua Welton. Pour la première fois de sa carrière, Prince a consenti à confier les manettes de Paisley Park  à l’un de ses alter-egos, un jeune bellâtre qui plus est. En résulte une production aux saveurs très contemporaines , qui rasseoit le cinquantenaire au centre du game. Les triturages vocaux de « This Could B Us » évoquent ceux de FKA Twigs tandis que les beats puissants rappellent ceux concoctés par Dr Luke, notamment pour Nicki Minaj. Fini, donc, le mythique « Produced, arranged, composed and performed by Prince ». Mais on y gagne au change : Hitnrun est son disque le plus enthousiasmant depuis belle lurette.