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sur 5

Où est passé l’esprit de Noël ? Maintenant que le monde a droit à son Star Wars annuel, on retrouve Luke Skywalker comme on rend visite à sa vieille tante. Envolé, le petit miracle du Réveil de la Force, énième rendez-vous avec nos doudous comme Hollywood en produit des tonnes, mais qui se rendait singulier en saluant l’enfance depuis le présent, et en commentant son propre destin d’héritier. Alors, puisque la surprise est morte, Papa Noël revoit sa stratégie. Il augmente le nombre de cadeaux. Et invente une sorte de Star Wars hyper-démocratique, condensé de chaque épisode passé et futur, dont personne ne ressort vraiment déçu parce que toutes les sensibilités y sont draguées ; un Star Wars en forme de joujou à customiser, un Star Wars dont-vous-êtes-le-héros, un Star Wars à la carte.

En VF, le titre vend la mèche : il n’y pas « un » dernier jedi, mais plusieurs. Une infinité, à vrai dire. Parce qu’après le dernier, il y en a encore un. Puis un autre. C’est tout le programme de ce fourmillant Last Jedi : en finir avec la finitude, avec le concept de « dernier » et la menace d’un récit bouclé. Tout comme les alcooliques fuient le « dernier verre » (Deleuze, qui en était, l’avait compris : « ce que l’alcoolique recherche, en fait, c’est le verre pénultième »), l’épisode VIII veille à s’assurer un recommencement éternel – celui qu’a promis la productrice Kathleen Kennedy, laissant Wired en déduire que nous mourrons tous sans connaitre la conclusion de la saga. Cela passe par un retour à ce que Star Wars était à l’origine : une série B fourre-tout agrémentée d’une dimension opératique, infusée par la pop-culture existante (hier Flash Gordon ou Kurosawa, aujourd’hui le jeu vidéo ou Pixar). L’approche est séduisante, mais l’écriture vomit : les « arcs » s’emmêlent, se recoupent péniblement, les gueules familières ou nouvelles (Laura Dern avec des cheveux mauves, vraiment ?) s’additionnent au point de sembler disparaitre, comme pulvérisées dans les sacrosaints raids sidéraux visant à rejouer la destruction de l’Étoile noire – ils n’ont jamais été plus abstraits qu’ici.

Mais personne ne disparait pour de bon. C’est que l’enjeu reste désespérément le même : passer le flambeau de la Force, perpétuer le secret des Jedi, faire de la jeune Rey un mythe à la hauteur de Skywalker. Mark Hamill, livrant une prestation étrange – quelque part entre Luke et le second couteau zinzin croisé depuis trente ans dans des geekeries de seconde zone – incarne cette régénération butée, absurde : il est soi-disant venu sur son ile pour mourir, mais il n’y arrive pas. Rey veut le renvoyer aux affaires pour prendre in fine sa place, elle n’y parvient pas non plus. Et quand elle mène son introspection dans une grotte humide (pendant de l’arbre mort dans L’Empire contre-attaque, en gros), elle se voit dupliquée à l’envi, ses clones formant une file indienne annonciatrice de son devenir. Elle cherche la vérité sur ses parents, mais elle en trouve une autre : l’atout de Luke, c’est d’avoir su s’intégrer le premier à la grande chaîne tayloriste des mascottes pop-culturelles. Tout ceux qui acceptent de se démultiplier au service de la machine Disney auront droit à la vie éternelle. Rian Johnson aussi, qui est ici moins le réalisateur de Looper – film hanté par un avenir fait de copies de copies : tiens, tiens – qu’un duplicata du Alfonso Cuaron du Prisonnier d’Azkaban. C’est-à-dire un auteur changé en faiseur doué, encore capable de quelques fulgurances (dont un moment très Braveheart entre les rebelles et le Premier Ordre, vers la fin).

Le seul spectacle émouvant des Derniers jedi, c’est justement celui des difficultés éprouvées par la jeune garde à devenir aussi durables que les ainés. Rey, Finn et surtout Kylo Ren (Adam Driver) subliment ici l’enjeu : pas finis, mal foutus, idoles des jeunes pas encore au point, tous ressemblent à des fantoches avides de se faire une petite place dans la mémoire de l’humanité. Driver est particulièrement balbutiant, ridiculisé par ses supérieurs et empêtré avec son comparse roux dans un duo calamiteux à la Bouvard et Pécuchet. Mais l’appareillage Lucasfilm, occupé à faire grossir son vivier d’histoires potentielles, leur promet de toute façon l’immortalité. Car, de nos jours, même les icônes ratées ou secondaires ont droit à leur spin-off.

À mort la mort, donc : de Luke à Carrie Fisher, dont on ne sait plus bien si elle est de chair ou de pixels, les corps sont devenus des hologrammes increvables. Il faut dire que Star Wars a toujours été fâché avec la mort : les chevaliers Jedi reviennent sous forme de spectres bleutés, et la Force a toujours eu quelque chose d’un passe-droit un peu fastoche contre les crises existentielles et la dépression. Mais, jusqu’ici, chaque épisode regardait le deuil en face (des tuteurs de Luke jusqu’à Han Solo, en passant par le gag récurrent des droïdes démantibulés – les seuls à avoir une date-limite, dans cette affaire). Aujourd’hui, tout le monde peut revenir, tout le monde doit revenir. Yoda est mort ? Spectre bleuté. Carrie Fisher aussi ? Remodelage en CGI. Plus moyen de trouver cette puissance morbide qui faisait de Star Wars un authentique conte de fée. Les Derniers Jedi appartient à l’ère de l’alcoolisme culturel, celui qui ne cesse de crier « c’est le dernier ! » mais qui prévoit de recommencer demain. C’est ce qui rend le résultat un peu lâche, pathétique, et surtout à côté de la plaque : on attendait Star Wars, voilà qu’on nous sert L’Histoire sans fin.