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4
sur 5

Aux deux extrémités du film, il y a les mêmes crépitations et, chaque fois, un hélicoptère: la première fois, pour faire naître un monde; la deuxième, pour dire son inévitable disparition. Ledit monde, entre les deux, est un Eden anxieux sis au fin fond de la Taïga russe, où a élu domicile la famille Braguine, coupée de tout – les crépitations viennent d’un téléphone satellite, seul contact avec la civilisation. Le premier hélicoptère est celui qui nous fait descendre, en même temps que le film, au contact de la famille: les enfants, nombreux, tous blonds, comme sortis du Village des damnés, nous regardent à travers la caméra, fascinés, inquiets, indéchiffrables – il n’y aurait pas moins d’étrangeté à atterrir sur la lune.

Ici, au bord du monde connu, Clément Cogitore a trouvé un trésor de décor, et le genre de configuration qui sied à son oeuvre partagée entre films et installations et dont seul un long métrage de fiction, Ni le ciel ni la terre, avait jusqu’ici trouvé le chemin des salles (là encore: monde primitif, à peine peuplé, et terreur sourde). Mais Braguino dialogue surtout, quoique par opposition, avec Bielutine, autre fabuleux documentaire tourné voilà quelques années entre les murs d’un appartement moscovite où un couple âgé et mystérieux vivait un autre type de réclusion, pas moins sidérant: dans les dédales de l’appartement éclairé à la bougie, dormaient des dizaines de chefs d’oeuvres de la Renaissance. L’énigme infusait lentement, comme un poison: comment ces trésors avaient-ils fini là, à quel sombre passé le couple devait-il cette appropriation ?

Braguino obéit au même protocole, qui consiste à dépasser progressivement l’effet de sidération d’emblée offert par les lieux, par les visages, pour malaxer ces images hors du commun dans un montage entièrement voué à faire sentir leurs effluves fantastiques. Là encore, une hantise émerge doucement. Car la vie vaguement édénique (mais déjà anxiogène: il faut voir l’air hagard des enfants, à demi sauvages) de la famille est en vérité menacée par une présence aussi concrète que diffuse. Une autre famille, les Kiline, vit à deux pas, famille rivale qui dispute la propriété des terres et que le film ne montrera presque pas, sinon sous forme d’apparitions nébuleuses et d’autant plus perturbantes que, dans ce décor irréel, dans les lacets du montage fortement onirique, elle semble une famille de spectres, un simple miroir tendu aux peurs de la famille Braguine. Ce sentiment culmine au cours d’une scène saisissante, qui voit les enfants Kiline, en un groupe parfaitement symétrique, passer la frontière qui sépare les deux familles, attirés par la caméra. Les derniers plans le confirmeront: les Kiline sont avant tout un cauchemar incarné, dans un film qui a tôt fait d’abandonner son élan anthropologique pour s’enfoncer dans les eaux d’une espèce de conte horrifique et psychotrope. Si le film trouve sa limite dans cette manière, systématique, de faire s’évaporer ses images dans un brouillard de fantasmagorie, il n’en offre pas moins au passage des visions qui resteront parmi les plus étourdissantes de l’année.