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2
sur 5

Après trois films, difficile de totalement cerner les intentions de Michael Roskam. D’abord, Bullhead : petit polar flamand mêlant imaginaire du terroir et emphase symbolique, rivé au corps dopé aux hormones de Matthias Schoenaerts, encore inconnu à l’époque. Puis, Quand vient la nuit : New York, l’hiver, Denis Lahane au scénario, une ambition plus feutrée, une intrigue de quartier, avec un nouveau musclor au coeur d’artichaut : Tom Hardy. Chaque fois, un propos très simple : les hommes, les mâles, sont des bêtes – et comme chez les gros toutous, il y a ceux qui mordent et ceux qui demandent des caresses, ceux qui peuvent être apprivoisés et ceux qui sont infectés par la rage.

Mais chaque fois, pourtant, une égale incertitude, un pareil tiraillement : entre l’envie de briller et celle de la jouer profil bas, entre la tentation d’en faire trop et le souci de demeurer dans les clous. D’un film à l’autre, c’est comme si cette condition de faiseur impersonnel, à laquelle Roskam se soumet pourtant avec une parfaite application, finissait par ne plus lui suffire, et l’incitait au dernier moment à bomber le torse, en fantasmant un film clairement au-dessus des moyens.

Cette incapacité à tenir jusqu’au bout la balance de ses ambitions atteint un nouveau palier avec Le Fidèle, qui célèbre le retour en force de Roskam en terre européenne, en même temps qu’il organise ses noces avec l’inévitable timonier du genre : Jacques Audiard – via son éminence grise, Thomas Bidegain, qui accompagne ici Roskam au scénario. On voit bien ce qui fait de Roskam un héritier naturel d’Audiard : ce goût du mélo-polar XXL, à la fois brutal et sensible, avec plongée dans un milieu socio-professionnel atypique (ici, la course automobile) et casting racé (Mathias Schoenaerts + Adèle Exarchopoulos : qui dit mieux?).

De prime abord, aucune raison de se dresser contre ce parrainage, tant le film, du moins dans sa première heure, épouse sans faute de goût les contours séduisants de son programme, sûr de la nitroglycérine érotique générée par son couple. Gigi (Schoenaerts) tombe amoureux de Bibi (Exarchopoulos), et inversement : elle est fille de millionnaire mais passe ses journées à risquer sa vie sur de grosses cylindrées, lui est braqueur de banque mais se fait passer pour un homme d’affaires. Entre eux comme avec le spectateur, l’effet de séduction est immédiat, et toute la première partie de s’en tenir au feuilleton de cette vie conjugale à la fois invraisemblable et banale, où chacun, malgré ses zones d’ombre et un quotidien d’exception, rassure l’autre, livre ses angoisses, s’excuse de ses excès, cherche l’équilibre.

Certain d’avoir trouvé chaussure à son pied, Gigi décide alors de se ranger, tout en ambitionnant un dernier braquage censé le mettre à l’abri du besoin. Inutile de préciser que celui-ci tournera mal, plongeant le couple dans une spirale infernale qui ne lui épargnera aucun coup du sort (tout y passe : la maladie, la prison, etc). Main dans la main, comme soucieux de se prouver mutuellement qu’ils n’ont peur de rien, Roskam et Bidegain s’en donnent dès lors à coeur joie et livrent leurs personnages à un rocambolesque bras de fer avec la fatalité, tendu jusqu’au point de rupture.

Quoique galvanisé par l’investissement presque masochiste de ses interprètes, Le Fidèle finit malheureusement par pédaler dans la semoule, répondant mécaniquement aux caprices de son scénario sans jamais en satisfaire pleinement les promesses émotionnelles. Reste, au terme de ce film jamais totalement nul, jamais vraiment condamnable, le sentiment tenace que Roskam et ses fatums grand-guignolesques parviendront bien un jour à nous pondre un très beau film.