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sur 5

Il y a mieux à faire à Montmartre que de partir en pèlerinage sur les traces d’Amélie Poulain. Il y a surtout plus bouleversant. S’exposent en effet actuellement à la Halle Saint-Pierre les œuvres de Jean Rustin où là, tout n’est que désordre et laideur, errance et peur.
Pendant de longues années, les œuvres de Jean Rustin étaient abstraites et gestuelles. Qu’est-ce qui a bien pu le mener, à partir de 1971, vers cette quête d’une peinture de la vérité des corps ? Une vérité extrêmement crue, jusqu’à l’oubli de soi et de sa pudeur. Les créations de cette période de rencontre avec la chair sont encore d’une esthétique très « clinique » (prédominance du blanc, corps lisses, sans humeurs) mais avec une façon de considérer l’humain comme un être mais aussi comme un morceau de viande ; ces œuvres se rapprochent en ce sens de celles de Francis Bacon (voir notre illustration).

La véritable déchirure de l’être vient plus tard, quand la pâte se fait plus dense, la couleur plus crayeuse et les contours moins précis. Les regards deviennent alors plus fixes et plus hébétés, les bouches toujours plus muettes (même lorsqu’elles hurlent dans une frayeur que nous ne pouvons saisir) et les sexes toujours plus éloquents, ouverts et rougeoyants comme une plaie. Les œuvres de Rustin ne donnent rien, elles restent enfermées dans leur mutisme, repliées sur leur douleur. Elles sont autistes et nous renvoient à notre impuissance ; on ne peut que rester là, à l’extérieur des toiles, en se posant des questions sans réponse : « Qui sont ces gens au même visage ? Quelle est leur histoire ? D’où viennent-ils ? Où sont-ils ? Pourquoi ces murs ? Pourquoi cet enfermement et ce dénuement ? »
Les titres des œuvres prennent eux-mêmes la forme interrogative : Que veulent-elles ? ou, De quoi a-t-elle peur ? On sait alors que même si l’on possédait les réponses à nos questions, même si l’on connaissait l’histoire de ces gens, leur mystère resterait là, imperturbable. Rien ne nous rapprocherait d’eux. La moindre chose, le moindre geste serait une nouvelle interrogation, une nouvelle source d’incompréhensions.

Au rez-de-chaussée de la Halle Saint-Pierre, Chairdâme, exposition des poupées de Michel Nedjar et de quelques-uns de ses dessins, traduit un autre tragique. Les poupées, assemblages de chiffons, de cartons, de ficelles tiennent à la fois de la momie et de la poupée vaudou ; elles semblent avoir emprisonné en elles, peurs, mauvaises pensées et souffrances de chacun, et en deviennent forcément effrayantes. Les œuvres graphiques se font plus tendres et offrent enfin une ouvertures vers le spectateur.

On sort de ces deux expositions bien moins léger qu’à la fin d’une projection du film de Jeunet ; il est temps de partir du côté des ruelles de Montmartre, afin de retrouver un peu d’innocence salvatrice…