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sur 5

C’était il y a près de 25 ans, la plupart d’entre vous ne connaissiez même pas d’existence terrestre digne de ce nom, la vague punk allait déferler sur le monde et le glam rock vivait sa courte heure de gloire. Durant les longues soirées d’hiver, les humains n’avaient guère le choix : s’abîmer la rétine devant les couleurs bavantes d’une télévision ayant déjà perdu son âme ou perdre son âme au Monopoly, et lancer d’un poignet rageur deux dés à six faces, tomber une fois encore sur prison, ne pas passer par la case départ et ne pas toucher 20 000 tandis que les gougnafiers qui servaient de concurrents se goinfraient derrière leurs hôtels avenue Henri-Martin. En ce temps-là, le monde était injuste. Heureusement fut inventé Donjons et Dragons, le premier jeu de rôle sur table, et son principe ludique allait révolutionner les veillées au coin du feu. Songez : des fiches de personnages, un système complexe d’aptitudes, des combats épiques, des aventures qui n’en finissent plus… Le tout dans un univers entièrement pompé sur Tolkien, histoire de ne désorienter personne. Bref, le jeu de rôle est né avant le disco, voilà un repère chronologique qui honore notre immense culture.

Pendant un quart de siècle, les programmeurs de jeux sur micro vont s’échiner le code à réinventer le jeu de rôle, suant des 0 et des 1 pour tenter d’approcher la quintessence ludique qui fit de Donjons et Dragons un must. Peine perdue : tandis que les JDR sur table se font de plus en plus complexes et pointus (on se souvient de l’impeccable Call of Cthulhu, fondé sur l’œuvre d’H.P. Lovecraft…), les JDR micro, en reprenant un corpus de règles empruntées aux glorieux aînés sur table, ne donnent vie qu’à des ersatz finalement mal dégrossis. Car le jeu de rôles sur micro usurpe son appellation et ne constituait jusqu’alors qu’une version mécanique des JDR en carton qui vous ont probablement fait rêver. Durant 25 ans, les éditeurs auront beau soulever des montagnes algorithmiques, ils n’accoucheront que de jeux d’aventure sophistiqués : linéarité et mécanique de jeu prédéfini cantonnent le joueur dans des contrées connues et sans grandes surprises. Plus récemment, l’avènement des JDR massivement multiplayers (Everquest, Ultima online, Asheron call…) offrira aux accros une expérience nouvelle. On y découvrira l’explosion des possibles et une orientation affirmée vers un gameplay résolument « rôliste » : les personnages humains vivent et interagissent dans la durée, les quêtes sont quasi infinies, et les éditeurs se chargent de faire vivre le monde qu’ils ont créé, afin de renouveler les aventures. Bienvenue dans l’histoire sans fin. Un pas de géant comparé au pauvre jeu de rôle solo qui, toutes proportions gardées ne peut qu’évoquer les « livres dont vous êtes le héros » (souvenez-vous)…

Parallèlement, dans le petit monde des JDR sur table, un titre explose : Vampire : the Masquarade. En prenant appui sur le sommet de Bram Stoker et sur l’œuvre d’Anne Rice (Entretien avec un vampire), Vampire construit un univers gothique, vénéneux, au romantisme sombre et addictif. On revisite ici le mythe du Vampire en dépoussiérant la Bête. Les vampires sont glamour, humains, charismatiques, et résolument modernes. En proposant aux joueurs d’incarner un monstre, Vampire fait exploser le manichéisme inhérent au JDR standard (« nous, les preux, contre ces saloperies de streums… »). Mieux, l’ambiance unique des parties de Vampire séduit un public ado/post-ado toujours prompt à la déviance facile. Vampire soulage d’emblée tous les aspirants à la démarche gothique. Jeune, tu n‘écouteras plus Bauhaus et Marylin Manson, tu joueras à Vampire dans une cave le week-end… Résultat : le jeu fait un carton et devient le jeu de rôles sur plateau le plus vendu après Donjons et Dragons.
Vampire, la mascarade est aujourd’hui adapté sur PC. Autant vous prévenir tout de suite, l’expérience promet d’être grisante. D’emblée, la conversion séduit : le monde complexe et ténébreux de Vampire n’a rien perdu de sa densité avec l’adaptation micro : on retrouvera le background fouillé du JDR sur table (les add-on au jeu de base remplissent des étagères entières…) et la sombre atmosphère de l’univers vampirique est parfaitement rendue. Le mode solo repose sur une chronique vous menant de la Prague médiévale au New York moderne. Vous incarnez Christof, ancien croisé et vampire nouveau né. On songe à Louis, le vampire d’Anne Rice, tourmenté par sa nature monstrueuse et condamné à une errance initiatique dans le monde vampirique. Quête parfaitement scriptée, familiarisant doucement le joueur avec l’univers complexe de Vampire, le jeu solo pourra satisfaire les rôlistes sur micro. On lui reprochera cependant son extrême linéarité, contrastant avec les immenses degrés de liberté rencontrés dans les JDR micro dernière génération (Baldur’s Gate et ses suites…). L’orgasme ludique est à chercher ailleurs.

C’est le mode multijoueurs qui révèle toute la richesse de Vampire. Ici, on peut jouer en local ou sur internet. Pas question de monde massivement multiplayer puisque les parties sont limitées à quatre joueurs. Non, rien de tout ça. Alors quoi ? Vampire offre pour la toute première fois la possibilité de revivre sur PC les glorieuses heures du JDR sur table en autorisant l’un des joueurs à occuper la place de Conteur. « Quoi, un JDR micro avec Maître de Jeu ? » s’exclament les puristes… « Absolument tout à fait », répond en chœur le chroniqueur extasié. Conséquence : on trouve d’ores et déjà sur internet des passionnés prêts à s’investir dans la lourde tâche de MJ. Principe : le MJ mène à sa guise l’aventure à partir d’un canevas prédéterminé, et improvise certaines scènes, ajoute rencontres et monstres, distribue les points d’expérience à discrétion. Un Maître de Jeu, en somme. Du coup, Vampire ressemble fort à l’aboutissement online du jeu sur papier de White Wolf et l’expérience ludique est à son comble. On comprend mieux, par ailleurs, la sensation d’absolue linéarité de la version solo, scriptée comme une partie multiplayer, le Conteur en moins… Logique.

Concluons : graphiquement nickel, glauque à souhait, s’appuyant sur un univers des plus trippants, et servi par une interface impeccable, Vampire va vous scotcher grave. Mais le meilleur réside dans le jeu en réseau, offrant enfin le gameplay d’une partie humaine. Soyons clairs : Vampire constitue assurément ce que les puristes du dé à 20 faces considéreront comme le tout premier Jeu de Rôles sur Micro. Une réussite absolue.
Suggestion de présentation : jouez en vous passant en boucle la reprise du Bela Lugosi’s dead de Bauhaus par le Electric Hellfire Club…