PARTAGER
1
sur 5

La Belgique dispose de ressources insoupçonnables. Songez que ce si petit pays a offert au monde civilisé Jean-Marc Dutroux et Soldier of fortune. Le premier est aujourd’hui en cessation d’activité. Le second, authentique magazine de mercenaires, célèbre dans toutes les buvettes militaristes du globe, continue de ravir ses belliqueux lecteurs. Car les petites annonces publiées dans Soldier of fortune ne concernent que rarement les Vespa ET 4. Nous sommes entre hommes, dans ces pages. Et l’on causera aisément gros calibres et pistolets automatiques, missions sous couverture et coups de main musclés entre gens de bonne compagnie, bien dégagés derrière les oreilles, avec « à la place du cœur une saloperie de drapeau » dirait Joey Starr (in Quelle gratitude devrais-je avoir pour la France ?).

Alors lorsque Raven Software claironne son partenariat avec la revue, aboutissant à la création d’un énième First person shooter (FPS) inspiré des exploits du tristement célèbre John Mullins (sorte de Bob Denard anglo-saxon), on craint pour l’intégrité de nos neurones. Mais ne nous le cachons pas, les FPS n’ont d’autre fin que d’offrir un exutoire de choix aux trop nombreux cadres guettés par le burn out, aux sages étudiants frisant l’angoisse obsessionnelle à l’approche des partiels, ou même aux start-upers dopés au Guronsan. Tous réclament le droit à la détente et se l’arrogent en appuyant dessus. Reste qu’en lançant l’installation de la bête on réprime un frisson devant le fond d’écran façon treillis camouflage que nous inflige le setup. Evidemment, on aura pris soin de régler l’affichage sur violence maximale (quel joueur normalement constitué mettra ses bas instincts en veilleuse en réglant le soft sur « délicatesse sans tripes » ?). En avant pour un voyage aux confins du réalisme mou du bulbe à la gâchette facile. Car on nous promet une technologie 3D révolutionnaire. Et l’on annonce fièrement la couleur : le programme gère les impacts sur 26 parties différenciées du corps des pauvres bougres qui auront le malheur de croiser votre regard bleu acier. Hum… Délice de l’ultraréalisme, on se rend compte dès les premiers niveaux du souci du détail scabreux qui a animé l’équipe de développement : ces raclures de punks / nazis / skinheads / dangereux trotskistes / miliciens serbes (rayer les mentions inutiles) se tordent de douleur avec conviction lorsqu’on leur éclate les intestins à coups de fusil d’assaut. Trop chouette la guérilla urbaine. Songez : « Des balles réelles créant des dommages réels aux effets localisés sur vos ennemis », nous dit le dossier de presse. Chic. Nous voilà en joie. Voyageons dans les points les plus chauds du globe : Colombie, Irak, Kossovo, Russie… Les joies de la guerre sale sans quitter son moniteur des yeux. On songera un instant à l’accro moyen de Soldier of fortune, génocidant du Serbe sur un PC à 15 000 F. Merci Raven de mettre à la portée de tous la violence sans états d’âme des mercenaires. On attend déjà avec impatience l’add on « Légion étrangère » et le data disk contenant un simulateur de gégène.

Soyons clair et synthétique : on préférait Raven Software lorsqu’ils se contentaient de bêtes Quake-like d’heroic fantasy (Heretic, Hexen, Hexen 2, c’était eux). Ce Soldier of fortune là traîne derrière lui une odeur nauséabonde, celle du militarisme le plus bas du front. On frémit subitement en songeant aux possibilités en multiplayer… Une précision au passage : le gameplay évoque Half life et le moteur 3D reprend celui de Quake II. Des références, donc. Oui mais le plaisir de la transgression sans recul à un nom : l’identification. On sort alors du domaine du jeu pour entrer dans celui de la simulation. D’où le beurk. Car Soldier of fortune ne nous épargne rien et s’arrête avec complaisance sur les exactions les plus cruelles. Pas de quoi pavoiser : on lâche la souris vaguement honteux, avant de désinstaller la chose sans états d’âme. Bien entendu, le jeu va faire du bruit. Il est même là pour ça. Et puis comme le disait Odeurs : « La viande de porc, c’est bon quand c’est mort, mais quand c’est vivant, ça fait du boucan. »