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Le « In C » de Riley, les détonations de Berg Sans Nipple et la douceur enfantine des chansons folk de Cocorosie : clôture transversale du Festival de musique(s) contemporaine(s) Why Note, à Dijon.

Trois guitares, deux basses : c’est avec la version rock que s’ouvre la soirée consacrée par le Festival Why Note au légendaire In C de Terry Riley, pièce fondatrice de la musique répétitive, quarante ans tout juste après sa création à San Francisco. Sur le martèlement de l’ostinato de piano préenregistré se construit un entrelacs électrique intrigant, souvent fascinant, où le recours aux effets permet de moduler l’uniformité des sonorités ; on regrettera, malgré les moments de pure hypnose atteints par Philippe Gonin et le collectif Amazing Pudding, le léger manque de rigueur dans l’interprétation d’une partition qui ne supporte pas l’approximation. C’est à cette perfection que touche justement le quatuor acoustique en charge de la deuxième des trois versions programmées : avec une admirable intelligence des intentions et de la logique de l’œuvre, un sens de la nuance impeccable et un art consommé dans l’arrangement des motifs et des sonorités, les quatre musiciens (Olivier Pornin, violon ; Dorothée Daniel, piano ; Sébastien Bacquias, contrebasse ; Julien Vuillaume, percussions) donnent à tous points de vue l’un des concerts les plus enthousiasmants de la quinzaine (et, ajoute-t-on volontiers, une d’In C parmi les plus convaincantes qu’on ait eu l’occasion d’entendre, sur scène comme sur disque). Applaudissements nourris du public de l’Atheneum de Dijon (sympathique igloo de béton planté au milieu d’un campus universitaire qui cumule les curiosités architecturales), rempli à bloc pour l’occasion. Une déconstruction radicale de l’œuvre, passée au tamis du langage électro et des circuits de l’impressionnant stock de quincaillerie informatique amenée sur scène par les quatre bidouilleurs désignés pour la version finale (Olivier Kaiser, 4 Siders, Glue Trax et Urük), fermera étrangement cet triple hommage au gourou cultissime du minimalisme répétitif.

Baba alpestre

De la quincaillerie, il y en a encore le lendemain sur la scène de la Vapeur pour la soirée de clôture : quincailleries débonnaires en plastique délicatement détournées chez Cocorosie, quincailleries surchauffées, primaires et industrielles pour le post-rock détonnant de Berg Sans Nipple. En guise d’ouverture, les quatre musiciens de Clogs offrent un petit panorama de leur « musique de chambre improvisée », irrésistiblement séduisant malgré des mélodies parfois fainéantes et deux ou trois clichés celtisants qui rappellent un peu le Garbarek des mauvais jours. Mené par un Bryce Dessner (guitare) charmant et un Padma Newsome (violon) au look de baba alpestre sympathiquement décalé (cheveux longs et gilet en laine épaisse : ne manquent que des sabots et un troupeau de chèvres), le groupe distille une musique légère qu’un généalogiste pourrait rattacher au Penguin Cafe (le grand ancêtre), au Tin Hat Trio (le frangin surdoué), au Kronos Quartet (le cousin cérébral) ou au John Rae’s Celtic Feet (le beau-frère jazzeux écossais). Rachael Elliott (basson) a conservé de sa formation classique une sobriété bienvenue et une discrétion à toute épreuve ; avec ses faux airs de Frédéric Beigbeder impassible et droit comme un i, Thomas Kozumplic (percussions et steel drum) confère son énergie et sa dynamique à une musique qui, sans lui, s’endormirait peut-être un peu.
Une prestation sympathique mais pas inoubliable, peut-être handicapée par sa position d’ouverture (pas facile de retenir le public mobile et volontiers turbulent de la Vapeur) et la tournée européenne marathon dont elle était la dernière étape.

Le miracle Cocorosie

Bianca et Sierra Casady, elles, accomplissent un vrai petit miracle. Les deux sœurs new-yorkaises du duo Cocorosie, du haut de leur mètre soixante, de leur guitare folk et de leur armada de jouets sonores, plongent en cinq minutes chrono une salle de 250 personnes dans le plus profond recueillement, comme si un voile de magie s’abattait soudainement sur le public. Scéniquement, c’est tout sauf spectaculaire : les deux musiciennes sont assises au milieu de la scène sur une chaise rouge, sans autre accessoire que leurs instruments ; à peine s’étonne-t-on de la mise très bohème de Sierra, dont le demi-poncho multicolore à capuche ne laisse personne indifférent. Le charme opère néanmoins immédiatement : la voix extraterrestre de Sierra, l’étrangeté gracieuse de son attitude (entre l’autisme immobile et la sérénité ludique), le chant envoûtant de Bianca et la splendeur simplissime de leurs chansons minimales et décalées installent dans l’air une sorte de somnolence rêveuse et ouatée, pleine de réminiscences enfantines et d’accords parfaits. Une sorte de long recueil de contes pour grands gamins émerveillés, lu par deux fées à la pose légèrement aristocratique et parsemé de bizarreries lo-fi (rythmiques au dictaphone, jouets sonores Fischer-Price avec chant du coq et sonnerie du téléphone, samples antédiluviens), qui emporte toute la salle avec lui : malgré la demi-heure de retard prise sur l’horaire prévu, les applaudissements obstinés du public obligent les techniciens à ramener l’obscurité et à rouvrir les micros pour cinq minutes de rêve bonus. Une bière et une interview plus tard (les Cocorosie font la faveur inattendue d’une visite éclair aux journalistes radio locaux, installés près du bar pour une soirée en direct), on se réveille avec le post-rock fracassant de Berg Sans Nipple, le duo qui monte (Bryce Dessner, de Clogs, a répété au moins trois fois tout le bien qu’il en avait entendu au cours de sa tournée française) : Shane Aspegren (machines) et Lori Sean Berg (batterie) ouvrent les vannes d’une musique ravageuse et hypnotique, répétitive et volontiers violente, qu’on ramasse dans les oreilles comme le passage d’une armada d’avions de chasse. Malgré le jeu de batterie spectaculaire et binaire de Lori Sean Berg et le volume sonore qui coule des enceintes (des basses qui font vibrer le plastique des verres dans la main), Berg Sans Nipple s’impose comme un groupe faussement agressif et réellement subtil : la complexité de leurs empilages de couches sonores et l’entêtante réussite de leurs mélodies s’incrustent dans la mémoire comme peu d’autres, et c’est avec le groove électro-acoustique de leur impressionnante performance dans le crâne qu’on sort de la salle, l’oreille légèrement sifflante, vers deux heures du matin. Suite l’année prochaine, pour les dix ans du Festival.

Voir en archives nos chroniques des albums de Cocorosie et Berg Sans Nipple, notre précédent compte-rendu du Festival Why Note et notre article sur la genèse et la descendance de In C de Riley