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Résurrection inattendue que celle de Marc Bernard (1900-1983), en particulier s’agissant de ces textes critiques de jeunesse habités par une fougue prolétarienne dont il n’est pas certain, avec le recul des années, qu’il aurait approuvé l’intransigeance. On connaît surtout de lui l’œuvre romanesque, encore qu’elle soit aujourd’hui tombée dans un relatif oubli malgré sa disponibilité, au moins partielle, dans l’excellente collection « L’Imaginaire » de Gallimard : Anny, qui reçut le Prix Interallié en 1934, Pareils à des enfants…, prix Goncourt 1942, ou encore les trois derniers romans qu’il donna à la fin des années 1970 et au début des années 1980, Les Marionnettes, Tout est bien ainsi et Au fil des jours. C’est pourtant dans la presse que ce natif de Nîmes commence sa carrière littéraire ; arrivé à Paris à 23 ans après son service militaire, il gagne d’abord son pain aux chemins de fer, s’y faisant recruter au passage par la CGT et le PCF, avant d’entrer grâce à Henri Barbusse à la rédaction de Monde, hebdomadaire de gauche que l’auteur du Feu veut indépendant de Moscou. Il s’y verra bientôt confier la responsabilité de la rubrique littéraire, promouvant avec virulence une conception politisée et manichéenne de la critique, quitte, parfois, à parler moins des livres que des causes qu’il entend défendre. C’est une sélection de ces articles engagés que propose ce recueil édité par Stéphane Bonnefoi : une vingtaine de textes brefs, souvent violents, dans lesquels il attaque les écrivains « bourgeois », pourfend inlassablement Mauriac, s’acharne sur Aragon, ironise sur la « personnalité démesurément boursouflée » de Léon Daudet et défend corps et âme une littérature prolétarienne réaliste et sociale, à propos de laquelle il polémique avec Benjamin Péret. Les surréalistes ne sont jamais épargnés (« le surréalisme qui pouvait être une source d’énergie est devenu, par la faiblesse congénitale de la plupart de ses adeptes, une rêverie morbide »), et Giono, pour ne citer que lui, est accusé d’avoir toujours « soigneusement évité, avec une grande roublardise, de prendre une position nette en face des problèmes les plus urgents et les plus tragiques de l’heure ».

On ne peut qu’être frappé, 70 ans plus tard, par l’unilatéralisme des jugements et par le passage systématique du littéraire au tamis du politique, révélateurs à la fois de l’atmosphère de l’époque et du caractère de l’auteur. Bernard, malgré tout, n’hésite pas à prendre ses distances avec l’orthodoxie pour honorer Victor Serge ou Ilya Ehrenbourg plutôt que l’écrivain officiel soutenu par les autorités bolcheviques, Fadéiev. Son attitude vis-à-vis de la Russie soviétique n’en reste pas moins invariable : coûte que coûte, il défend la révolution de 1917 et l’édification d’un « Etat sans religion, d’une société sans cloisons », ainsi que le clame Gide dans le « Journal » d’URSS que publie la NRF en juillet et septembre 1932, quelques semaines avant de changer d’opinion et de le dire dans Retour de l’URSS. Un « Journal » dont Marc Bernard ne manque pas de se faire l’écho dans Monde, saluant  » la netteté, le courage, la flamme  » de son glorieux aîné et approuvant au passage son éloge du plan quinquennal. On ne sait trop que penser en définitive de ce recueil où l’évident talent journalistique du critique se mêle au simplisme souvent abusif du militant communiste, le document sur les débuts enflammés d’un remarquable écrivain du siècle passé au témoignage sur le quasi extrémisme d’un esprit tout entier marqué par le messianisme rouge de l’entre-deux guerres. En 1933, Marc Bernard abandonne son poste à Monde pour gagner l’Espagne, où il écrira deux articles sur la réforme agraire. Un an plus tard, ses anciens collègues découvrent son nouveau roman, Anny. Un récit amoureux couronné par le Prix Interallié, totalement contraire dans son contenu comme dans sa forme aux préceptes qu’il défendait lui-même quelques mois plus tôt dans les colonnes du journal. Gérard Walter, qui l’y a remplacé, le bannit aussitôt de la société des écrivains fréquentables : « Ce qui est à retenir, c’est le fait que l’écrivain prolétarien Marc Bernard a résolument emboîté le pas aux écrivains bourgeois les plus avérés ». Un an plus tard encore, Monde publie son dernier numéro. L’art prolétarien et le « réalisme socialiste » avaient encore de beaux jours devant eux.