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Qui suis-je ? Je suis un groupe américain composé de deux frères qui ne le sont pas et qui rendent hommage (sans se prendre au sérieux) à 30 ans d’histoire de la pop-music le long d’albums barrés et imprévisibles. Ceux qui auront répondu Ween peuvent s’arrêter là, on les retrouvera à la Boule Noire le 6 septembre au soir. Les autres, écoutez plutôt.

La voix d’un gringo égrène lentement un texte sur un ton plaintif soutenu par quelques mesures de guitare : « You killed my brother last winter/You shot him three times in the back/In the night I still hear Mama weeping/ Oh Mama, still dresses in black. » Plus l’histoire progresse, plus elle prend un tour dramatique : des promesses, des menaces de mort, une confrontation… mais l’accent du gringo sonne vraiment faux, et l’auditeur se trouve pris entre le rire et les larmes. Avec Buenas tardes amigo, le mini-tube de leur album Chocolate & Cheese, Ween inventait en 1994 la chanson-spaghetti, comme le western du même nom. Mais c’était loin d’être leur première prouesse : et même si leurs débuts discographiques remontent à 1990, Aaron Freeman et Michael (dit Mickey) Melchiando se connaissent depuis l’adolescence. Ils découvrent tout en même temps : la musique, le sexe, la drogue comme la possibilité de s’enregistrer sur un magnéto 4-pistes. Leur capacité à remplir des heures de bandes n’a d’égale que leur capacité à délirer autour d’influences communes parmi lesquelles on peut reconnaître Prince, Black Sabbath, les Beatles et Devo. Très vite, ils inventent le concept Ween : soit un formidable terrain d’expérimentation pour deux fans de pop-music dont la musique, comme le mode de vie, sera délibérément placée sous le signe de l’excès. Et du boognish, cette divinité à la coiffure hirsute et au sourire grimaçant dont le logo authentifie chacun de leurs forfaits.

Histoire d’éponger leur trop-plein de créativité, les quatre premiers albums de Ween sont doubles (et bien remplis). Sous des pochettes allant du hideux à l’hilarant (celle de The Pod est un détournement grossier du Greatest Hits de Leonard Cohen), Gene et Dean Ween (puisque c’est ainsi qu’ils se sont rebaptisés) prennent un malin plaisir à être aussi insaisissables que stupides. Les morceaux hardcore sont particulièrement violents (You fucked up, que Aaron dédie à sa belle-mère, est on ne peut plus explicite), les chansons d’amour particulièrement niaises, les délires particulièrement poussés (la majorité des morceaux de The Pod ont été ralentis au mixage pour leur donner un aspect plus nauséeux). Ween, groupe parodique ? C’est plus compliqué que ça. Car derrière ce goût immodéré pour le second degré se cache (mal) un talent d’écriture inouï. La ballade (Birthday Boy ou Baby Bitch) est par exemple un style dans lequel les deux excellent et n’ont de leçon à recevoir de personne. En changeant de répertoire d’un morceau à l’autre, ils font tomber les barrières entre les genres et prônent la diversion comme moyen d’attaque. Beck, pour ne citer que lui, leur doit beaucoup. Ween fine paire de songwriters ? C’est à partir de Chocolate & Cheese que cette hypothèse devient évidence. Car si Gene et Dean n’ont rien perdu de leur extravagance (le blues-rock d’ouverture, Take me away, en découragera plus d’un), ils ont cette fois-ci misé sur la production, qui n’a jamais été aussi limpide. Prennent-ils moins de drogues ou sentent-ils simplement le besoin d’évoluer ?

Leur carrière allait cependant réserver encore bien des surprises : alors que le groupe connaît un début d’institutionnalisation (Freedom of 76, clippé par Spike Jonze, fait les beaux jours de MTV), il publie en 1996 un disque country enregistré à Nashville avec les musiciens de studio d’Elvis Presley. Interprétées par des sexagénaires, leurs délirantes compositions (Help me scrape the mucus of my brain, Japanese cowboy…) se voient arrangées d’une manière très traditionnelle, ce qui accentue le décalage… et laisse perplexe beaucoup de leurs fans. La parenthèse refermée, Ween enregistre en 1997 un album d’inspiration très balnéaire qui se situe dans la droite lignée de Chocolate & Cheese : The Mollusk. Dean & Gene se fendent pour la peine d’une chanson de marin, The Blarney stone, comme d’un vrai morceau à la Phil Collins, dégoulinant à souhait, She wanted to leave. Les amateurs de bon goût sont toujours bien les bienvenus parmi les admirateurs du boognish.
Parce que la réputation du duo s’est également faite grâce à la scène, Ween publie en 1999 un double disque live : Paintin’ the town brown. Plutôt que de capturer l’intégralité d’une de leurs épiques prestations, leur choix s’est porté sur une sélection de morceaux enregistrés entre 1990 et 1998, retraçant de façon assez complète leur carrière. Conçu à l’origine comme un bootleg officiel, c’est l’anti-best-of par excellence. A noter que le second disque, qui ne comporte que trois morceaux, offre des versions délirantes de Poopship destroyer et Vallejo : chacune dure près d’une demi-heure. Mais Gene & Dean sont contrariés : alors que ce projet aurait dû être exclusivement en vente sur leur site internet, inaugurant une série de « fan club releases », il est mis dans le commerce à la dernière minute par leur maison de disques Elektra. A titre de revanche, ils publient sur le net exclusivement un mini-album de 9 titres inédits au format MP3 : Craters of the Sac. Loin d’être anecdotique, il s’agit d’une collection de morceaux déjantés qui se clôt par un tube funky comme Prince n’en a pas écrit depuis 15 ans : Monique the freak.

Pour leur dernier album, paru en mai dernier, Ween s’est offert pour la première fois les services d’un producteur : après avoir été conduits par Todd Rundgren et les Dust Brothers, c’est sur Chris Shaw (Public Enemy) que leur choix s’est porté. White Pepper sonnerait-il comme un cri de rage contre la société ? Aussi surprenant que cela puisse paraître (mais avec ce groupe, on n’est plus à une surprise près), et si on passe rapidement sur deux dérapages metal, c’est dans une veine tranquille Wings-XTC qu’il se situe. Ween rangé des voitures ? Leur concert parisien devrait nous prouver le contraire : le groupe, composé de cinq musiciens sur scène, joue en moyenne trois heures par soir. Et s’il est fort à parier qu’ils interpréteront White Pepper dans son intégralité, tous les classiques de leur répertoire devraient être à l’honneur, ainsi que le lot de reprises habituel (récemment entendues : Band on the run, Paranoid et Hot for teatcher de Van Halen). Deux ans après leur passage aux Transmusicales de Rennes, Ween devrait enfin donner son premier « vrai » concert en France, annonciateur d’une tournée (pas encore confirmée) d’ici la fin de l’année. C’est d’ores et déjà, avec le concert de Mister Bungle le lendemain à l’Elysée Montmartre, un des événements de cette rentrée.

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White Pepper (Mushroom/PIAS)

* Philippe Dumez a produit trois petits fanzines très précieux sur Ween, appelés Weenbeat. N’hésitez pas à pour les lui demander. Il s’occupe par ailleurs de la rédaction en solitaire du fanzine Plus jamais malade en auto, passionnant journal intime indie-pop.

Petite sélection de liens consacrés à Ween :
Contrairement à beaucoup de groupes, Ween pratique une politique très libérale quant à la diffusion et aux échanges de fichiers MP3 : on trouvera donc sur les sites de fans beaucoup de morceaux à écouter ou télécharger gratuitement (principalement des lives et même des inédits). Tout en encourageant le piratage, Ween lutte contre l’enrichissement des pirates : enfin une attitude réfléchie.

http://www.ween.com : le site officiel, actualisé par Dean Ween. Merchandising, journal de tournée et beaucoup de choses à écouter (en streaming cependant), dont les démos de l’album country et deux concerts complets de 1999.
http://www.weenradio.com : du Ween 24h/24, avec 3 200 (!!!) titres au répertoire dont beaucoup d’extraits de concerts et de projets parallèles.
http://www.boognish.org/ripvan : Times Thine Inequity Weenpage, une des pages les plus riches en MP3 de toutes sortes, dont un concert complet de 1999 (pas le même que le site officiel) et le mythique Live Brain Wedgie, un album tiré à 500 exemplaires et paru avant God Ween Satan.
http://www.ween.net : le plus complet : discographie, extraits audio et vidéo (dont celle de Freedom of 76 réalisée par Spike Jonze), magnifique galerie photo, et une collection de liens quasi exhaustive.