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Potof Prod expérimente la performance artistique et s’intéresse à la culture urbaine, aux friches et à l’exclusion. Exclusion qu’il touche de très près puisque sa présence à Montreuil semble gêner. Rencontre.

Pas commode pour un groupe de jeunes artistes français comme Potof Prod de poser nu devant le monde des tribunaux quand on appartient à celui de l’art pur. Même quand on est autodidacte ou diplômé des écoles d’art et architecture les plus réputées de France et qu’indéniablement, on ne peut aisément ouvrir une carrière artistique sans reconnaissance sociale, la direction est difficile à prendre dans le cadre de la justice française. Leur alternative est un terrain situé rue de Rosny. En attendant que la municipalité décide du commencement des travaux de cette partie ZAC, classés d’utilité publique, ils investissent le lieu pour définir leur direction esthétique et faire pleinement partager leurs émotions.

Lorsqu’un espace public resté en friche peut donner une alternative provisoire ou durable à des initiatives individuelles et collectives, Potof Prod se met en scène socialement et essaye de rester fidèle à ses engagements esthétiques. Dans Où est Cendrillon, Anne-Claire Vallet utilise une malicieuse boîte à jouets pour présenter une installation architecturale possible sur le site. Agnès Beneux, à l’étage, est une peinture/collage aux formes et substances humaines. La Salade (performance collective, Potof Prod, mai 2000, Montreuil) bidouille un regard inquiet et un goût particulier pour les possibilités potagères de notre société de consommation. Antoine Bouvier installe New York, avec des collages de machines accrochés à des gants de boxe, et une performance vidéo collective délirante sur le fauteuil de sa grand-mère. Nicholas Lhommet utilise un logiciel de collage multimédia pour faire dessiner les autres en réseau. Potof Prod ou le « convoi d’extraterrestres » vivants sans moyen financier a un avenir incertain jusqu’à l’expulsion par la loi française.

L’art est vivant, l’utilité publique a le devoir d’en protéger les zones sociales et de faire valoir le droit face à la justice des autres. Pendant le mois de juin a lieu le procès pour un report concernant les délais en vue de l’expulsion du collectif Potof Prod devant le juge d’exécution des peines au tribunal des grandes instances de Bobigny.

Chronic’art : Vos installations sont-elles improvisées ou sont-elles construites autour d’un dispositif social précis ?

Potof : Rien n’est improvisé, il y a une recette : prenez un grand fait-tout, mettez-y une carotte, un navet, un oignon garni de clous de girofle et un bœuf fou. De la réunion d’ingrédients variés, par une savante alchimie, naît une mixture bien supérieure à la somme de ses composants isolés.

Prod : Les installations font partie d’un tout dont elles sont indissociables. Potof Prod est un mélange en déséquilibre stable, une construction qui laisse le spectateur libre de s’exprimer.

Cherchez-vous un profil esthétique particulier ?

Potof : « Chercher là où il n’y a rien à trouver, c’est ça perdre son temps. »

Prod : Un profil esthétique n’est pas à chercher mais il découle d’une démarche.

Vous revendiquez une identité artistique ?

Potof : Potof Prod ne revendique rien, il est une entité concave de type fait-tout.

Prod : Chercher ou trouver, on doute, on ne revendique pas, on expérimente.

Vos installations sont un refus de la marginalité ?

Potof : Potof Prod n’est pas marginal, il est original. Il s’installe partout où il le peut.

Prod : La marginalité n’est pas une souffrance mais un vaste terrain d’expérimentations. Elle n’est pas un but mais un résultat.

Comment pouvez-vous faire le passage entre les considérations personnelles de chacun et la dimension politique de votre travail, vous parlez de résistance économique, de désobéissance civile ?

Potof : Pour réussir un bon pot-au-feu, s’il faut éplucher, il faut surtout avoir faim de pot-au-feu. La liste des ingrédients n’est pas exhaustive ; tous les légumes sont les bienvenus, chacun apportant sa saveur… Jusqu’ici le résultat nous a toujours surpris.

Prod : Résistance, désobéissance, nous ne faisons pas de propagande… La dimension politique de notre travail se construit naturellement par le croisement des réflexions de chacun.

Pourquoi les systèmes de conservation et de diffusion artistiques comme le Collectif Potof Prod émergent-ils à l’insu des institutions artistiques ?

Potof : Potof Prod n’a pas eu envie de courir après la carotte, il a préféré la faire pousser dans des pots de fleurs sur les terrasses quand il ne pouvait la faire pousser en pleine terre. C’est pourquoi on voit émerger de divers horizons des fanes de carotte. Potof trouve ça très joli, les papillons butinent les fleurs et transportent le pollen au-dessus des institutions conventionnelles ; c’est surtout son parfum persistant qui se diffuse à travers toutes les ouvertures. On peut réchauffer un pot-au-feu, mais pas le surgeler.

Prod : Tout simplement parce que ces collectifs remettent en question le fonctionnement de ces institutions ; grosses, lourdes et lentes, elles ont du mal à innover ou à prendre des risques et ne mettent en avant que des démarches déjà reconnues.

Quelle est la nouveauté de Potof Prod par rapport à une institution conventionnelle ?

Potof : Les institutions, comme leur nom l’indique, s’efforcent d’instaurer des valeurs, de les stabiliser. Elles défendent une éthique qui veut être une valeur universelle. Et c’est dans leurs propres contradictions qu’elles s’alourdissent et se noient. Potof et Prod essaient d’accepter leurs contradictions et d’en rire, ce qui n’est pas toujours facile et parfois même explosif. Mais dans sa sagesse, Prod calme Potof. Et avec quelques valeurs conventionnelles telles qu’un verre de rouge et un bon bol de bouillon, ils équilibrent leurs fureurs de vivre.

Prod : Potof n’est pas une institution, Prod ne recherche pas la nouveauté. C’est une association qui réalise des événements (fêtes, spectacles, concerts, expos, défilés, etc.) sans se spécialiser. Les participants interfèrent dans une unité où chaque individu existe.

Comment peuvent réagir les institutions artistiques ?

Potof : Potof et Prod n’ont pas de conseil à donner aux institutions artistiques, mais les invitent chaleureusement à venir goûter à leur pot-au-feu…

Prod : C’est la problématique de l’autocritique : si les institutions encouragent des systèmes alternatifs, elles se mettent elles-mêmes en porte-à-faux alors que leur but est surtout de se maintenir en place. Mais si elles sont prêtes à se remettre en question, ce seront alors ces collectifs qui deviendront des institutions… Cela dit, dix minutes par mois d’antenne sur une chaîne nationale à 20h, ce serait un bon début…

Propos recueillis par

Potof Prod est une association dont les activités sont axées sur la performance, la vidéo, les arts plastiques et le multimédia. A l’occasion des portes ouvertes des ateliers d’artistes de Montreuil, Potof Prod Collectif artistique contemporain édite 21 ingénieux projets d’installations, pour revendiquer le terrain et l’espace inutilisé situé 20/22/26 rue de Rosny, à 500 mètres de la mairie de Montreuil.
Potof Prod, c’est aussi : Laurence Broilliard, Arnaud Robain, Yann Sauvat, Antoine Bouvier, Mirhran Diallo, Hervé Brehier, Agnès Beuneux, Anne-Claire Vallet, Nicholas Lhommet, Catherine Meyrier, Philip Lelong, Magali Cordeau, Patrice Le Tallec, Vincent Mourre, François Berland, Bruno Michelet, Jean-Sébastien Scheoffer, Mélusine Guillard, Stéphanie Devouche, Jérémy Croce, Janine Mômes, Marie-Jo Cassès, Samuel Auzanneau, Tamara Bocaz, Mirrielle Broillard, Gotoproduction…