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Gigantesque zapping musicoïde enraciné entre electro de pointe, rap mainstream et convulsions dancefloor à se faire péter les veines du cou, Bâtards sensibles préfigure un mainstream international à mi-chemin entre Lil’ Jon et Thavius Beck, Goldorak et Britney Spears. Secondé par les machinistes Tacteel et ParaOne, le trio TTC devenu un quintet fait partie des rares groupes de rap français à se donner les moyens de pulvériser étiquettes et classements. Rencontre avec les membres du groupe, auteurs d’un opus qui reflète étrangement l’air du temps. N’ayez pas peur.

Chronic’art : Vous êtes un des rares groupes français à tourner dans le monde entier (Japon, Etats-Unis, Allemagne, Canada, Finlande, Angleterre…). Pourquoi ?

Tékilatex : Au Japon, les gens sont curieux. Il y a une espèce de fascination pour les trucs un peu cultes, underground, exotique aussi. Mais d’abord, cela s’explique par le fait que nous sommes signés sur Big Dada, un label à dimension internationale.

Orgasmic : Et puis je crois qu’on est vendu comme un groupe d’electro plutôt qu’un groupe de rap. D’ailleurs, les plateaux auxquels on a participé étaient en partie electro, ou alors hip-hop indépendant. A Montréal, on jouait avec Airborne Audio (ex-Antipop Conrsorium, ndlr), les gens de Sound Ink. En fait, c’était la soirée hip-hop d’un festival de musiques électroniques.

Téki : Je pense aussi que par notre attitude, on a créé un autre type de réseau, notamment grâce à Big Dada. Et notre public est très varié. Il y a une partie rap qui considère qu’on fait du rap comme n’importe quel groupe et nous écoute entre 113 et les Sages Po, et aussi sans doute quelques déçus du rap français qui écoutent plutôt du rap américain et voient en nous une sorte de famille française de Kool Keith ou de Company Fow, des gens un peu dégoûtés du rap français qui trouvent que ce qu’on fait dénote un peu. A côté de ça, t’as des gens qui n’ont jamais vraiment écouté de rap, qui peuvent venir de la musique electro, et qui écoutent parce qu’ils trouvent la démarche ou le son intéressant. Des gens aux influences assez larges, en fait…

Musicalement, vous avez aussi ces influences larges. Votre disque est une sorte de crossover entre une electro pointue et tout ce qui fait le mainstream américain actuel, de Lil’ Jon à Timbaland…

Téki : Effectivement tout ça fait partie de nos influences. On est des gens curieux et on a eu plein de périodes à travers nos vies d’auditeurs. A l’époque du premier disque, on écoutait énormément de rap indépendant américain, un courant dont on s’est ensuite désintéressé parce que ça commençait à tourner en rond. On est alors revenu à des choses plus mainstream comme Timbaland, voire Lil’ Jon, qui est ce qui se fait de plus excitant en ce moment. La musique des labels indé comme Rawkus qu’on écoutait a commencé à s’enfermer à la fin des 90’s dans des clichés, avec un côté « musique crédible » un peu chiant, un peu secte. Le côté authentique devenait saoulant, conservateur, tandis que Timbaland ou Ludacris faisaient dans le mainstream des choses novatrices et finalement plus expérimentales que la plupart des indés de New York.

Ce disque sort à une époque ou le public semble aussi refléter cette conjonction, et écoute aussi bien Squarepusher que Lil’ Jon…

Orgasmic : Exactement. Depuis les débuts de la création de l’album, on prône ce clivage-là, parce qu’il correspond à l’air du temps. Et je pense que ça peut toucher plein de types de public qui sont en train de se rejoindre. C’est une tendance qu’on a vu se former au moment où est sorti notre premier album. Aujourd’hui ça se concrétise.

Téki : La génération qui arrive voit les choses de manière moins manichéenne que la précédente, pour laquelle il y avait l’underground et le commercial. La musique était toujours « en réponse » à quelque chose, les gens de la génération d’avant nous pense comme ça. Le rock « alternatif » était « contre » le rock de je ne sais qui. « Contre » était le maître mot. Alors qu’aujourd’hui, via la communication accélérée, via Internet, il y a une telle masse d’informations qui rentre dans ta tête, que tu prends tout comme un bloc, parce que tu as accès à tout.
Et finalement, il y a des similitudes, tu te rends compte que Beans n’est pas si éloigné que ça de Lil’Jon, dans sa recherche de sons acides, que Swizz Beatz n’est au fond pas très éloigné de Prefuse. Il y a des extrêmes qui se rejoignent, les musiques se mélangent parce que la seule distinction pertinente devient bonne musique contre mauvaise musique. Les jeunes sont de plus en plus ouverts à ce genre truc, que ce soit super indé ou mainstream marketé. Et d’ailleurs, les indés se tournent aussi vers le mainstream et vice-versa, notamment quand tu vois Jay-Z qui fait venir 9th Wonder, producteur totalement inconnu pour son album. La meilleure manifestation de ça est A-Trak qui est aujourd’hui le Dj officiel de Roc-A-Fella. A-Trak est un type qui vient du turntablism le plus puriste, et qui se retrouve avec une chaîne Roc-A-Fella autour du cou. Et c’est un petit blanc tout acnéique, tu vois, c’est pas du tout un thug. Donc ce truc qu’on dit dans une chanson, « moitié thug, moitié nerd », est vraiment quelque chose qui est en train d’arriver, qui prend de l’ampleur. Les générations qui arrivent sont beaucoup plus prêtes à ce genre de choses que les puristes du passé. Pour ces derniers, le hip-hop c’était ça et pas autre chose, si tu écoutes Britney Spears ou un rappeur un peu trop dans le vent, c’est un blasphème. La nouvelle génération, elle, zappe sans problème de Britney à Method Man. C’est bien, il ne faut pas avoir peur de ça.

Vous avez l’impression que les gens en ont peur ?

Téki : Oui, la génération des puristes du rap justement, c’est évident. Pas les jeunes d’aujourd’hui. Sur l’album, on a Busdriver et Radioinactive, qui sont des gens qui font un peu peur à certains, en tout cas aux puristes, parce qu’ils viennent de cette scène californienne complètement déstructurée. Busdriver avait d’ailleurs été convoité par certains labels qui, quand ils ont vu qu’il avait déjà sorti cinq albums en CD-R qu’il vendait lui-même, ont flippé, car le type paraissait impossible à gérer. Nous, on est fans de cette scène West Coast underground qu’on a découvert il y a quatre ou cinq ans, via Internet d’ailleurs. Et puis il y a, chez les californiens, un côté moins austère qu’à NYC. Disons qu’à NYC, tu es près de l’endroit ou a été créé le hip-hop, tu dois un certain respect, tu es regardé par la terre entière, tu dois perpétuer les vraies valeurs du hip-hop. Alors qu’à L.A., c’est n’importe quoi ! Nous on aime ça, et on s’en fout, on approfondit ces trucs-là. Et quand on a vu qu’on nous fermait plein de portes à la gueule parce que notre truc était considéré comme bizarre, on a fait des choix. Au bout d’un moment, tu finis par penser que plutôt que de rentrer dans le rang et d’avoir une chance sur un million de faire ton trou, autant capitaliser sur ce que tu sais faire et que tu fais bien. Et puis on n’a jamais prétendu faire partie du « hip-hop », ni être de cette grande famille qui n’est pas du tout une famille. On préfère traîner avec nos amis plutôt que d’aller dans les soirées ou dans des concerts ou le public est constitué à 100% de Mcs.

Avec le recul, vous êtes vous rendus compte de ce qui était « bizarre » chez TTC ?

Téki : C’est la voix, la voix de Tékilatex. Et puis cette manière de ne pas vraiment raconter les choses de manière conventionnelle, de ne pas être dans une narration d’un point A à un point B, d’écrire par flashs, sans que ce soit forcément plus compliqué. On a plus envie de faire des récitations, on cherche autre chose. On n’est pas là pour recréer l’écriture ou correspondre à un style existant, qu’il soit « journalistique » ou « roman » ou « poésie ». Le rap a beau être à la rencontre de tout ça, c’est du rap, et ce n’est pas en reproduisant ces choses déjà établies qu’on va remettre quoi que ce soit en question et qu’on va créer une forme qui s’appelle le rap. On préfère s’appuyer sur des choses qui sont spécifiques au rap, comme le rythme, pour travailler à partir de ça. C’est pour ça qu’on n’aime pas le slam : c’est chiant le slam, c’est faire des choses qui ont déjà été faites, c’est une forme bohémienne de la poésie. Il faut s’appuyer sur ce que le genre rap a engendré de nouveau depuis ses origines. C’est ça qu’on veut explorer, et aussi le fait que ta voix devient un instrument, faire naître des choses, des images, des flash, comme dans cette culture du zapping, plutôt que : « Le héros rencontra alors la femme de sa vie, etc. », qui est du domaine du roman, quelque chose de trop lourd…

Vous appuyez souvent sur des références aux années 80. Est-ce que les trips régressifs du type « Gloubiboulga » vous parlent, ces boîtes de nuit qui passent Albator ?

Téki : Non, y’a un côté rétro-in qui ne nous plaît pas. Mais la régression n’est pas une mauvaise chose, c’est quelque chose de très bien, tu peux t’appuyer sur ces choses là si tu vis dans ton époque, si tu n’as pas… peur, disons. Et en tout cas, si ces années 80 évoquent quelque chose pour nous, c’est pas par peur d’aujourd’hui. On n’a pas peur de se rappeler ces choses qui nous ont…

Tido : … émerveillé.
Téki : Traumatisé, je dirais dans mon cas (rires). C’est plus une démarche d’auto-psychanalyse à la limite, plutôt qu’un truc du type : « Ah, le monde extérieur me fait peur, je me recroqueville dans mes poupées… ». Mais bon, au sujet des soirées « Gloubiboulga », faut admettre un truc, c’est que les dessins animés de l’époque étaient vachement plus intéressants que ceux de maintenant. Surtout ceux qu’on se tape en France.

Cuizi : Non, y’a Bob l’éponge.

Téki : Bob l’éponge, c’est cool, il paraît…

Cuizi : Oui, je crois, c’est peut-être pas super bien dessiné, mais le propos est ailleurs.

Téki : Je crois qu’il y a autre chose, je crois que les dessins de l’époque avaient quelque chose de plus… malsain. Pour moi le discours des années 80, c’est un peu : « Ouais, c’est pas bien d’être rétro, il faut être à l’heure quoi, on veut plus en entendre parler du passé… ». Mais il y a eu parallèlement dans ces années un truc qu’il n’y a pas eu dans les autres décennies, une volonté de faire à la fois du cérébral et du populaire. C’est un truc qui revient maintenant, mais la télé des années 80 c’était vraiment ça : il fallait éduquer les gens mais les amuser en même temps, et surtout les scotcher devant la télé. Et pour les trucs de jeunesse, c’était simple : il avait l’empire malfaisant de Walt Disney, Goldorak et tout ça, et nous les Français, on cherchait à aller contre ça en faisant des dessins animés éducatifs, pour que nos gamins soient super intelligents. Et en fait ça a donné un truc, vraiment …super glauque (rires). Genre des petits ours, mais en même temps, ils sont laids, ils sont ternes, il fait pas beau… A la fois super triste, du genre Belle et Sébastien – qui en l’occurrence est japonais -, qui te met mal. Et c’était pareil pour les autres, les aventures du gamin, là…

Rémi…

Téki :sans famille, ouais. Ces trucs sont japonais mais bon, ce sont des espèces d’adaptations de la culture européenne, des adaptations d’histoires classiques occidentales, donc il y a quand même ce côté-là. Tu avais d’un côté les robots japonais et, de l’autre, les vrais dessins animés qu’on va montrer aux enfants français. Mais ces trucs étaient traumatisants, les génériques étaient trop tristes… Tu avais envie de pleurer, tu te sentais mal, tu avais peur. Moi, la plupart des trucs de marionnettes pour gamin me faisaient flipper. Donc si j’ai envie de me tourner vers ces trucs, vers ce type de nostalgie, c’est pas de la régression. La régression c’est : « je me sens bien, j’oublie mon travail de tous les jours en me plongeant dans un univers enfantin qui me rassure ». Perso, je vais plutôt explorer les zones d’ombre de ma vie en me demandant ce qui m’a traumatisé quand j’étais gamin, et c’est d’ailleurs beaucoup moins rassurant. Cela dit, le succès de ces soirées dont tu parles peut être lié à la régression, au fait que le monde va trop vite et que les gens sont… angoissés. Ils se rappellent leur enfance, une époque ou ils n’avaient pas de responsabilité. Mais la ligne est fine.

Vous êtes au milieu ?

Téki : Plutôt sur les deux bouts à la fois (rires).

Vous êtes un groupe très pop, au fond…

Téki : Oui, et c’est très important pour nous, on a la vocation de faire de la musique populaire. On a été élevé par la télévision, certains d’entre nous ont découvert le rap sur Yo MTV Rap et on ne le renie pas. Personnellement, j’écoute beaucoup de choses très pop, dans le sens populaire, de la disco italienne. Putain, on a envie de transcender ce côté spé dans lequel on s’est bien amusés chez Big Dada, envie de conquérir d’autres territoires, d’aller chez la petite fille qui écoute Billy Crawford. Il y a plein de titres pop super accessibles dans cet album. Et puis c’est une musique de club que les Djs n’ont pas honte de passer, alors que la plupart des trucs de rap français que tu mets en soirée plombent l’ambiance. On en est content, on en est fiers, on le revendique. Nous, les trucs dark, névrosés, autistes, les « je fais de la mauvaise musique mais c’est ça qui est bien », ça nous saoule ! On s’est décomplexé par rapport à ça.

Récemment, un rappeur est entré à la Star Academy (Harlem). Comment comprenez-vous les réactions hostiles du milieu rap, vous qui semblez fascinés par le mainstream ?

Téki : Je trouve ça hyper bien. Je crois que je préfère ce qu’il fait maintenant. J’ai entendu un truc de lui, de rap là, et qui était cent fois mieux que ce qu’il faisait avec Harcèlement Textuel.
Orgasmic : Ca prouve juste que maintenant le rap est complètement intégré dans la variété, au même titre que n’importe quel sous-groupe, et qu’un rappeur a autant sa place dans ce genre d’émission que quelqu’un qui chante de la variété. C’est l’aboutissement de l’époque dans laquelle on est. Je ne pense pas que ce soit scandaleux. C’est normal, même.

Pourquoi les rappeurs ne supportent pas ?

Téki : Parce que les rappeurs sont obsédés par leur crédibilité, toujours dans cette logique underground / commercial : « Ha, c’est un vendu, il vend son cul ! ».

Tido : Alors qu’à la base, le but c’est de faire écouter ta musique à un maximum de gens. Lui, il a quand même trouvé un moyen…

Il ne fait pas vraiment écouter sa musique, c’est ambigu.

Téki : Ouais, mais c’est cool. Ca montre que les rappeurs peuvent aussi faire autre chose, ça va sûrement apporter quelque chose à son rap, lui montrer d’autres choses, c’est génial. Nous, on rêve de nous occuper d’une meuf super manipulable fraîchement sortie de la Star Academy, ce serait fabuleux.

Une sorte de jouet pop ?

Téki : Oui. On a des projets dans cet esprit, que ce soit dans le cadre de remixes ou dans l’idée de signer quelqu’un. On a des trucs qui se rapprocheraient de ça. Richard X l’a fait avec les Sugarbabes, et quelque part, les Neptunes l’ont fait avec Justin Timberlake et Britney. Ca remonte à Gainsbourg et France Gall au fond. Mais pourquoi ça ne marche pas en France ? Quand on trouve un chanteur pop pour gamins, ici, on lui fait faire de trucs vachement adaptés au marché français, très soupe, aseptisés…

Orgasmic : Alors qu’au fond ça lui correspond pas du tout, au type. Le fait de vouloir lui imposer un genre musical, ou des textes qui ne correspondent pas à ce dont il a vraiment envie.

Oui, mais c’est ce que vous feriez avec votre jouet, c’est le principe d’un jouet pop…

Téki : Certes, mais faut savoir aussi appuyer sur les points forts de la personnalité. Justin Timberlake a une personnalité, même si elle est malléable. Il a des points forts, sur lesquels les Neptunes ont su jouer. Ils ont appuyé le côté urbain, ils ont su le faire aller dans une voie ou il était à l’aise. Imagine Justin Timberlake en country… Pas possible.

Pourquoi pas, si les arguments promo sont là ? Justin n’était rien en sortant de N’Sync, on pouvait le transformer en tout…

Orgasmic : C’est quand même pas juste une question de moyens, il y a des tas de trucs qui sortent en major et qui se plantent, ça ne veut rien dire. C’est une question de choix, mais en France, il faut que le schéma soit déjà posé dans tous les autres pays pour qu’on arrive à l’intégrer chez nous. Et même là, il faut qu’on l’adapte.

Téki : Juste parce que les mecs savent déjà à la base qu’ils veulent que tout ressemble à ce qui passe sur NRJ. Il y a un formatage qui est très ancré. Et dès que tu destabilises les gens avec des choses un peu plus extrêmes, ça va plus. Pourtant, le public serait prêt à recevoir des choses très populaires mais moins aseptisés. Si Yeah de Lil’ Jon et Usher est numéro un dans tous les charts, pourquoi ne pas faire un vrai truc mainstream français, mais bien fait, avec un vrai son, une prise de parti, un son marqué, avec une saveur ? Pas une espèce de souk, compromis entre mille trucs à la fois, un truc chiant. On a une tradition de musique électronique ici qui s’appelle la French Touch. Pourquoi personne ne sort pas un putain de groupe de R&B produit par les Daft Punk, qui ont vendu trois fois plus de disque que tous les trucs de R&B français soupe ?… Mais ça marcherait grave, c’est certain ! Pourquoi personne en France n’a cette idée ? Parce qu’il n’y a ici aucune prise de risque, tout est sclérosé, les gens ont peur…

Peut-être aussi s’agit-il d’une question de culture musicale…

Orgasmic : Je dirais même la culture française en général, qui est finalement hyper nombriliste, parce qu’on passe quand même notre temps à être anti-américains… Tu vas acheter une pizza ici, c’est pas un italien qui te la sert. Tandis qu’en Allemagne, tu manges un kébab, c’est un turc qui te le fait. Ici, tout est bêtement francisé.

Téki : On a tellement peur de perdre notre identité que plutôt que de considérer que d’autres choses peuvent exister à côté, on veut tout franciser, et tout devient moelleux, half-ass comme disent les américains (rires). Il y a toujours ce même problème dans la musique aujourd’hui…

Propos recueillis par

Lire notre chronique Bâtards sensibles