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Carl Gustav Jung, Léonard de Vinci et sainte Thérèse d’Avila ont au moins un point commun : tous ont un jour croisé la route de Pilgrim, héros mythologique et prédicateur du meilleur roman de Timothy Findley.

Qui est venu voir Timothy Findley ne saurait manquer de rencontrer du même coup son alter ego Bill Whitehead, lequel a partagé depuis quelques décennies la vie et les travaux créatifs de l’écrivain canadien. C’est lui qui nous accueille à bras ouverts dans les salons de leur hôtel parisien et se lance avec nous dans un agréable bavardage en français, de temps à autre interrompu par la recherche du terme exact. Tasse de thé en main, il saute du coq à l’âne avec une gaieté et une bonhomie sidérantes, brossant en cinq minutes le portrait subjectif de celui qu’il nous presse d’appeler Tiff, puisque « Timothy, c’est juste bon pour les couvertures des livres ». Et de nous conter avec entrain les origines de sa peur chronique des avions, l’impatience de son éditeur réclamant un manuscrit pour l’heure inachevé, leurs rapports respectifs à l’outil informatique… L’homme qui arrive maintenant n’est donc plus tout à fait un étranger. Entretien avec l’auteur de Pilgrim, son roman le plus abouti, où Carl Gustav Jung croise Mona Lisa et où Chartres brûle dans l’Europe des années dix, un pied dans le gouffre.

Chronic’art : Pilgrim, sous bien des aspects, diffère de vos précédents romans. Avez-vous le sentiment de vous être engagé dans une nouvelle direction ?

Timothy Findley : C’est en tout cas le roman dont je suis le plus satisfait : j’ai été réellement heureux de voir sa rédaction aboutir. J’en avais commencé l’écriture il y a vingt ans, sous une forme relativement différente, sans me sentir véritablement prêt ; la version finale m’a demandé quatre années de travail, durant lesquelles j’écrivais aussi des pièces de théâtre.

Qui n’ont pas encore été traduites en France : c’est tout un pan de votre travail que nous ne connaissons pas encore.

J’adore pourtant le théâtre. J’ai été acteur durant une quinzaine d’années, et l’écriture me permet ainsi d’y revenir ; j’étais un bon acteur, tout particulièrement dans les rôles de sales types (rires). C’était sans doute une manière d’exorciser ma propre haine : c’était franchement excitant de jouer le rôle d’un vrai bâtard ! Pour en revenir à votre première question, je pense que Pilgrim marque plus une conclusion qu’un nouveau départ. Rétrospectivement, mes précédents romans me semblent tous conduire vers celui-ci ; maintenant seulement commence une nouvelle période, comme on a pu dire de Picasso qu’il a eu sa « période bleue », etc. Cette période sera d’ailleurs pour moi la dernière. Je travaille actuellement à une pièce, et envisage un autre roman, peut-être deux… et puis là, je serai mort (rires).

Quelle franchise vis-à-vis de vous-même…

Il est inutile de se voiler la face. J’arrive à un âge où l’apprentissage devient moins aisé, où il devient difficile de se rappeler ce que vous voulez vous rappeler ; où tout devient un peu plus difficile, contrairement à ce que tout le monde imagine bêtement. Mon éditeur exige de moi un livre dont la publication est prévue pour le mois d’octobre, livre sur lequel je travaille toujours en ce moment : lorsque l’on sait à quel point, entre les ultimes corrections, le choix de la couverture ou l’impression, l’édition d’un livre peut être un travail de longue haleine, on peut comprendre que je me sente parfois incapable d’écrire comme je le désire. C’est comme ça.
Vous citez en exergue un extrait de l’avant-propos de la Montagne magique de Thomas Mann.

C’est un livre que j’ai lu il y a longtemps et auquel je suis revenu en écrivant Pilgrim. Il m’a sans doute influencé : j’ai été stupéfait par sa puissance, l’évocation du temps, la tragédie de ce jeune héros. Me reste particulièrement en mémoire cette scène où il se rend à la salle de musique et écoute des disques : quelles descriptions de l’opéra, de la symphonie, de la musique de piano, neuve pour lui ! Son sentiment, aussi, d’aller mieux de jour en jour, et finalement sa mort : le lecteur perd véritablement quelqu’un, c’est d’une force étonnante.

Pourquoi avoir confié votre héros à Carl Gustav Jung plutôt qu’à un psychiatre fictif ? Et pourquoi Jung plutôt que Freud ?

Jung est un personnage fascinant, véritable pionnier en psychiatrie, qui reste à mes yeux l’un des plus créatifs, littéralement. J’aurais pu choisir Freud, en effet : l’un comme l’autre ont profondément bouleversé la façon de regarder les problèmes humains. Mais là où Freud apportait des réponses définitives en fermant toutes les portes derrière lui, Jung faisait le contraire, sans jamais s’arrêter de chercher. Prenons l’exemple de cette patiente du livre, persuadée qu’elle est sur la lune : tous les collègues de Jung s’efforcent de la faire revenir sur terre, mais lui accepte de la laisser là-haut et lui permet d’essayer de retrouver son chemin toute seule. Pour écrire ce roman, j’ai énormément lu des textes de Jung ou sur Jung, découvrant aussi ses mauvais côtés, à commencer par son comportement d’époux… Après cela, il m’était impossible d’inventer un personnage qui n’aurait pas été, tout simplement, un Jung sous un autre nom. Il ne m’en a pas moins fallu écrire le livre comme s’il était un personnage de fiction, de même du reste que tous les personnages réels que j’ai utilisés.

Vous retrouvez avec Jung l’un de vos thèmes de prédilection : la psychiatrie…

Je pourrais presque dire que cet intérêt remonte à mon enfance : ma tante maternelle, avec laquelle j’ai passé énormément de temps, était une personne très spéciale, originale, ne s’alignant jamais vraiment sur les normes, les conventions sociales qui gouvernent nos vies. Tombée malade, elle me dit : « Les arbres sont en train de me parler… » Elle me demande d’écouter à mon tour, m’explique comment faire le lien avec mon environnement, sans me retrancher derrière cette supériorité que s’attribuent les hommes… J’ai écouté : les arbres sont ainsi devenus des compagnons -je le crois, et cela très profondément. D’où, bien sûr, mon intérêt pour l’environnement et mes craintes devant l’immense irresponsabilité face à lui. J’en reviens à votre question : voilà ce que moi j’appelle démence ou folie, termes qui pour la plupart des gens vise tout autre chose. Tout est question de regard.

Voilà une conception très personnelle de la notion, presque… spiritualiste.

Je ne m’en défends pas, c’est exact (rires).
Venons-en à Pilgrim, le héros éponyme et immortel de votre roman : vous introduisez avec lui un élément fantastique, nouveau dans votre œuvre.

Oui, fantastique ou peut-être même « magique » : ce n’est cependant pas de la science-fiction, comme j’ai parfois pu l’entendre. Je n’écris d’ailleurs pas en fonction d’une catégorie théorique, en fonction d’éléments préétablis qu’il faudrait inclure et qui ferment forcément tout un tas d’autres possibilités. Cette histoire se rapproche bien davantage du mythe que de la science-fiction, malgré le fait que ses personnages ne soient pas « mythologiques » au sens où peut l’être une divinité -ils restent tout ce qu’il y a de plus humain. Au départ, lorsque je me suis lancé dans ce qui plus tard était voué à devenir ce roman, il y a une vingtaine d’années, il s’agissait effectivement du mythe de Tiresias ; je n’ai toutefois pas été capable de poursuivre, et y ai repensé sans cesse depuis. Jusqu’à m’estimer capable d’essayer à nouveau.

Jung prend connaissance des vies antérieures de Pilgrim par le truchement de ses journaux, dont vous donnez de larges extraits. Pourquoi ce choix des livres dans le livre ?

Ils m’ont avant tout autorisé une certaine sélectivité en me fournissant un point de vue à suivre ; plutôt que d’avoir un regard objectif et historique sur les scènes décrites, j’ai pu rester beaucoup plus subjectif et garder ma position d’écrivain, en n’évoquant que ce que je voulais.

Le travail de documentation n’en a sans doute pas moins été difficile…

Ca a été long, très long. Mon bureau a atteint un stade d’encombrement inouï : durant l’écriture d’un roman de ce type, contenant certains personnages ou éléments réels, vous êtes constamment renvoyés à d’autres livres et documents (ici, une description visuelle éloquente des piles d’ouvrages amoncelées sur son plan de travail). Cette écriture des scènes et événements du passé implique tout un jeu intellectuel : il faut garder à l’esprit que si nous nous situons aisément dans le temps et savons ce qu’a été le passé, il n’en allait pas de même pour les contemporains de Léonard, dans l’Italie de la Renaissance ! Il vous faut donc à tout prix leur préserver cette forme d’innocence.

La destruction par Pilgrim des chefs-d’œuvre dans lesquels il se croit impliqué par son passé trouve-t-elle sa signification dans la folie de l’époque elle-même, au seuil de la guerre ?

L’idée de Pilgrim, au-delà de cette quête mentale personnelle, est qu’en détruisant ces grands travaux de l’esprit humain -Mona Lisa, Chartres, etc.- il pourrait en revenir à leurs aspirations originelles, à cet élan créatif, constructif, profondément spirituel. Il interroge la marche du monde, sa chute vers le chaos : que faites-vous, vers où, dans quel but et pourquoi ? Parce que vous êtes fous, tout simplement. Il y a là-dedans une dimension… oui, politique, si vous voulez.

Votre travail d’écrivain l’est donc aussi ?

Oui, absolument… encore que l’écrivain doit aussi et avant tout raconter de bonnes histoires…

Propos recueillis par

Lire la chronique de Pilgrim