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3
sur 5

Ne cherchez dans aucun des livres officiels le record que détient Tina Marsh, il n’a fait l’objet d’aucune homologation. Et pourtant… Quelle autre femme aurait dirigé, pendant vingt ans, un big band, de jazz, au Texas ? Ce n’est cependant pas du CO2 (le Creative Opportunity Orchestra) qu’il sera question ici. Tina Marsh, chanteuse, évolue d’ordinaire au sein des pupitres de sa propre formation, mêlant habilement sa voix à celles de ses voisins. Soliste, elle l’était essentiellement dans ce cadre ou dans celui des nombreux projets qu’elle mène parallèlement avec poètes et danseurs. Elle aura donc attendu presque vingt ans pour se livrer dans l’écrin réduit d’un trio formé de piliers de l’orchestre pour un programme éclectique à son image : trois standards (All or nothing at all, Brother can you spare a dime, You go to my head), de longues suites dont elle est coutumière (dont Milky way dreaming déjà enregistré avec le CO2), un thème d’Ornette Coleman, Veil, et un de Richie Beirach, Riddles. Une voix légère qui s’envole en de quasi coloratures, une technique de yodl -sa marque- qu’elle utilise toujours fort musicalement, sans gratuité, balancent le talent de diseuse (elle fut comédienne) qui sous-tend son chant, lui confère un galbe et une variété tout à fait personnels. Privé des masses sombres de l’orchestre duquel il fuse étincelant, le timbre clair de Tina Marsh ondoie ici en contexte aéré, se parant par moments de couleurs plus folk que de coutume et proche en d’autres de celui d’Helen Merrill. Mais on goûtera les partis intelligents qu’adopte l’interprète : les décrochements de registres d’All or nothing at all remodèlent avec bonheur une mélodie trop marquée par l’interprétation de Billie Holiday ; la version latine de Brother… ; la gamme d’effets vocaux dont elle parsème Mezzaluna, too, hoquets, sauts, glissades et babillages, tenus pourtant dans le strict cadre d’un chant débridé, certes, mais point défait par le bruitisme. Ailleurs, c’est un poème de Lorca qui sera l’occasion d’une longue dérive ondoyante sur le fil de la voix, mettant en valeur une fois encore son sens aigu de la grande forme sens. Le trio de Bob Rodriguez, dont on connaît l’aisance lyrique et le bon aloi (voir son propre Mist chez Nine Winds), tout en offrant un soutien à la fois solide et aéré, aura pourtant, par sa légèreté même, délesté la chanteuse d’une part d’ombre qui lui était peut-être nécessaire pour prendre tout à fait corps. Même si tout est conservé de son univers et de ses particularités, sans doute pouvait-on attendre davantage de cet ensemble, cette réserve ne se justifiant qu’au regard de ce que nous savons par ailleurs de Tina Marsh. Comme son travail n’a été jusqu’à présent qu’un secret bien gardé entre Austin et Albuquerque, saisissons toutefois cette chance de le divulguer en attendant qu’un grand festival veuille bien lui offrir un tremplin pour une Europe qu’elle saura séduire.

Tina Marsh (vcl), Bob Rodriguez (p), Ken Filiano (b), Ron Glick (dm). New York, 1997.