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Duo électronique de Washington DC, Thievery Corporation a fait sienne la systématisation du sample et des gimmicks de leur culture musicale mondiale. Cette formation très demandée pour ses remixes reconnus par toutes les scènes pop et electro sort un nouvel album où se croisent des invités de marque, tels Bebel Gilberto ou Amon Tobin. Rencontre autour d’un thé vert dans le luxe cossu d’un hôtel du Marais.


Chronic’art : Votre nouvel album, The Mirror Conspiracy, fait suite à une impressionnante lignée de maxis et autres singles. L’idée de faire un album est-elle encore si importante pour vous ?

Les albums, contrairement aux singles, figent notre matière musicale et la fixent de façon définitive sur un support qui est censé avoir une durée de vie non négligeable. Les singles ou maxis que nous avons faits sont la plupart du temps de courts instantanés d’une idée musicale que nous avons voulu développer, rien de plus. L’album, au contraire, doit créer une sorte de rupture, de cassure avec le flot de production habituel. Avec The Mirror Conspiracy, nous espérons avoir tranché dans nos gimmicks pour nous échapper un tant soit peu de notre son habituel.

Comment définiriez-vous la couleur de cet album ?

L’idée principale était d’incorporer plus avant nos influences, qui sont très diverses. A nous deux, nous brassons un spectre qui nous permet de produire des musiques totalement différentes. Ce qui nous unit toujours au final est notre intérêt pour une certaine idée de la tradition et du patrimoine musical. Dans The Mirror Conspiracy, l’accent est mis sur les musiques indiennes et sud-américaines, comme nous l’avions d’ailleurs déjà fait dans une moindre mesure avant. Nous sommes contents d’avoir pu intégrer, via des samples et du cut-up, des influences qui se marient totalement avec l’idée que nous nous faisons des musiques électroniques.

Ne pensez-vous pas que votre utilisation systématique du sample puisse être comparée à une sorte de piratage ?

Le sample est à la fois un instrument et aussi un simple outil sans intérêt majeur. Nous samplons uniquement de courts instants, de petites parties rythmiques ou mélodiques. Nous ne prenons pas de longs samples, juste des passages que nous reconstruisons en une sorte d’orchestre fragmentaire. C’est très en vogue d’utiliser le sample pour recycler la musique, mais ce n’est pas notre but. Nous voulons au contraire montrer le respect et l’intérêt que nous avons pour les musiciens que nous citons. Il est vrai que le sample est toujours un vol de propriété. Mais ici, sa durée, d’une nanoseconde à deux minutes, influe tout de même sur la gravité du vol !

On parle souvent d’un son « Bristol », « Chicago » ou même « Seattle » en matière de rock et d’electro. Ressentez-vous l’influence de votre cadre urbain dans votre production musicale ?

Les rock-critics ont souvent tendance à reconstruire a posteriori des grandes catégories musicales et à les classer par noms génériques, qu’ils soient de nature géographique ou non. Cela étant dit, le caractère urbain est quelque chose qui nous influence énormément, tant dans l’énergie véhiculée par la ville que par les réseaux connectiques que l’on peut créer à travers les scènes musicales d’un quartier, d’un district. A Washington, c’est beaucoup plus le lieu qu’une quelconque synergie entre musiciens qui nous influence. La beauté à la fois froide et humaine du décor peut-être, je ne sais pas… C’est quelque chose d’impalpable mais de très présent en nous.

Vous avez été catapultés au-devant de la scène mondiale par la reconnaissance affichée de Peter Kruder. Ne vous êtes-vous pas rapidement sentis étouffés par cette référence constante à K&Dorfmeister ?

Dans un premier temps, on ne se rend pas compte de l’influence d’une telle aide. Nous ne connaissions pas Peter et lui n’avait en sa possession qu’un de nos albums, qu’il appréciait énormément. Il nous a cités dans une de ses compilations et tout est ensuite allé très vite, de manière quasi virale. Si bien que quelques mois plus tard, on ne pouvait pas lire une critique ou une interview de nous qui ne se référait pas à Kruder&Dorfmeister. D’une aide géniale, ce coup de pouce de Peter s’est transformé en poids gênant, bien malgré lui et nous-mêmes. Avec The Mirror Conspiracy, nous espérons bien mettre un terme à cette affiliation et nous affirmer en tant que duo indépendant.

Votre public semble être majoritairement européen…

Oui, effectivement. Pourquoi ? Peut-être par notre son assez propre qui rappelle l’électronique allemande et les quelques tentatives electronica anglaises qui nous sont chères, comme celles de Third Eye Foundation ou Scanner. Nos influences sont aussi puisées dans une culture mondiale qui ne se rattache pas à un quelconque folklore américain ; et quand je parle de folklore, je ne me réfère pas à la musique country mais plus à l’état d’esprit et à la culture commune qui envahissent chaque Américain.

Comment envisagez-vous vos concerts ?

Nous n’avons pas d’idées précises, mais certainement pas comme un set DJ, comme nous en faisons beaucoup à Washington pour tuer le temps. La scène doit être un espace vivant, différent. Cet aspect vivant peut d’ailleurs se traduire par une absence visuelle totale, par un retrait des musiciens devant les machines. Nous ne savons pas encore, mais des embryons d’idées sont en gestation. La scène n’est de toute façon pas notre priorité, même si nous désirons développer nos prestations live, chose que nous avions un peu laissée de côté ces derniers temps.

Propos recueillis par .

Voir notre critique de The Mirror Conspiracy, ainsi que le site du label de Thievery Corporation.