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A Manhattan, pendant que de jeunes zèbres dansent la danse de la pluie, de vieux sages écarquillent les oreilles et descendent avec eux dans le sub-underground ressentir l’expérience de la déflagration. Thurston Moore, Kim Gordon, Lee Ranaldo, Steve Shelley et Jim O’Rourke sont à jamais les témoins privilégiés de l’histoire du bruit dans l’Amérique et dans la musique américaine des trente dernières années. Thurston Moore aura bientôt 46 ans et pourtant, son groupe s’appellera toujours Sonic Youth, « Jeunesse sonique »… La révolte serait-elle une éternelle source de jeunesse ?

Thurston Moore : Je vais avoir 46 ans cette année, je suis une vieille personne maintenant… Notre nom de groupe me fait parfois penser à un titre de livre de science-fiction, complètement irréel. Comme si on sortait d’un livre de Philip K. Dick ou d’ Isaac Asimov : The Sonic Youth (rires). Mais je suis toujours intéressé par les nouveaux groupes de l’underground. Black Dice, Animal Collective ou Lightning Bolt sont des groupes de scène incroyables. Je les observe comme les artistes des 60’s et 70’s devaient observer les jeunes gens qui sortaient des écoles d’art et faisaient des concerts de rock. L’époque me semble assez similaire. L’énergie se trouvait aussi à New York, quand on a commencé la musique. On allait à NYC voir si on pouvait traîner avec Patti Smith ! Nos motivations on changées depuis. Maintenant, je fais de la musique pour vivre, c’est mon métier, ma vie est tournée autour de la créativité : aller à des concerts, lire des livres, aller au cinéma… Je me sens bien comme ça. Je ne pourrais pas faire autre chose de plus satisfaisant : je ne serai jamais acteur, je n’aurai jamais à chercher un travail… Sonic Youth est sans doute un groupe significatif pour la nouvelle génération, même s’ils ne nous écoutent pas tous : on est sans doute trop « rock’n’roll » pour tous ces radicalement non-rock. Mais il y a aussi beaucoup de groupes qui disparaissent, et moi je suis toujours là.

Chronic’art : Tous ces nouveaux groupes se rejoignent par leur utilisation du bruit et du volume sonore. Vous-même avez acquis votre notoriété autour de ces notions…

On a en effet commencé en jouant très fort. Dès Confusion is sex, on a pris l’habitude de jouer à un volume très élevé, afin que les concerts soient de véritables expériences sonores pour les spectateurs. Mais on n’a jamais utilisé le bruit comme élément pur, le bruit pour le bruit. On l’a toujours utilisé comme élément musical : je considère que le volume sonore est aussi important qu’une note de musique dans la composition. On a commencé à se calmer à partir de Daydream nation. Je ne crois pas que je pourrais faire la même chose qu’il y a vingt ans en matière de bruit, parce que j’ai vieilli et que je suis passé à autre chose. Ca fait vingt-trois ans que je joue avec Sonic Youth maintenant, je ne pourrais jamais jouer de la même manière qu’à nos débuts. Je n’aimerais pas ça. J’imagine que Black Dice ou Animal Collective savent ce qu’ils font en jouant très fort, mais il faut aussi parfois faire attention à ne pas abîmer physiquement les gens, à ne pas les faire fuir. Sauf si ça fait partie de votre performance…
Vous participez régulièrement à des concerts de free-jazz…

Je ne joue pas de free jazz, ni de jazz tout court. Le jazz est une forme musicale très étudiée, que je ne maîtrise pas. Certains aspects du jeu free jazz relèvent de l’expression d’une énergie libre, d’improvisation. Notre manière d’improviser librement sur scène vient du jazz en effet, mais on ne se considèrent pas comme autre chose que des musiciens de rock. Je joue beaucoup de musique avec pleins de musiciens différents, qu’ils viennent de la scène jazz ou d’ailleurs…

Est-ce que le bruit a une valeur politique pour vous ?

Personnellement, je n’ai pas de vision particulièrement politique de la fonction du bruit en musique. Pour moi, ça fait partie de la création artistique, comme peindre. Mais aujourd’hui, aux Etats-Unis, il y a beaucoup de tension, d’énergie, et tous ces groupes qui font du bruit, qui jouent à un volume sonore très élevé, reflètent évidemment l’énergie qui nous entoure ici. Tout cela a à voir avec le climat politique américain. Pratiquement tout le monde aujourd’hui joue de la musique pour cette seule raison. Nous voulons nous débarrasser de George Bush si désespérément… Je rêverais d’aller à la Maison Blanche avec des tonnes d’amplis pour noyer George Bush sous le bruit…

Ces nouveaux groupes apparaissent pendant la période Bush, de la même manière que vous êtes apparus pendant la période Reagan. Vous voyez des similitudes entre ces deux époques ?

L’époque Reagan, comparée à aujourd’hui, ressemblait à un goûter d’anniversaire. On vit maintenant un très, très mauvais rêve…

Etre dans un rêve, c’est l’impression que procurent certaines chansons de votre nouvel album. La chanson de Kim Gordon, Dude ranch nurse, par exemple, est très cotonneuse…

Oui, c’est très rêveur. Les chansons ne sont pas hyper activistes, elles ne reflètent pas une colère, mais elles sont plus contemplatives. Elles expriment le sentiment d’aliénation et de dislocation, l’impression d’être « ralenti » dans notre évolution par une administration particulièrement rétrograde, religieuse et dangereuse. Mais tout cela n’est pas explicite. La chanson de Lee est peut-être la plus ouvertement référentielle. Je suis plus elliptique : j’aime écrire des choses abstraites. Je suis toujours en opposition active, mais il me semble aussi nécessaire de se laisser aller, d’écrire dans un relâchement. Parce que la situation est tellement terrifiante…
L’image de la nurse est également très protectrice…

Je connaissais Richard Prince depuis longtemps, et j’adore ses peintures. Tout le monde a dit : « oui, ces toiles sont très belles ». Et elles collaient bien avec ce que nous essayions d’exprimer dans nos chansons. L’idée de la nurse est très ludique, très romantique, très sexuelle aussi… mais il y avait surtout cette idée de soigner qui nous plaisait. Il y a des sens multiples, notamment politiques. Par contre, l’album devait s’intituler Dude ranch nurse, mais on a appris que le groupe Blink 182 avait déjà sorti un album du nom de Dude ranch, illustré par une porn-star déguisée en nurse ! On a préféré changer le titre pour ne pas mettre les fans de Blink 182 dans la confusion… (rires)

Vous avez également réintitulé Mariah Carey and the Arthur Doyle hand cream, déjà sorti en single.

Oui, la version est différente, mais on l’a réintitulé Kim Gordon and the Arthur Doyle hand cream, pour ne pas avoir de problème avec Mariah Carey. Quand Mariah Carey avait des problèmes avec sa célébrité, qu’elle a fait une dépression nerveuse en public, Kim disait : « Je veux vraiment écrire sur Mariah Carey, elle est un peu comme Marylin Monroe, très innocente et très « oups, am I seducing you ? » ». On voulait aussi écrire sur Arthur Doyle, un musicien de free-jazz que nous aimons beaucoup et qui a des attitudes de diva américaine, comme Janet Jackson ou Mariah Carey. D’ailleurs, pour Noël, il nous a envoyé une bouteille de crème pour les mains… donc on a mélangé tout ça, et voilà.

Vous aimez bien le name-dropping, qu’il soit explicite ou cryptique…

C’est curieux, mais ce n’est pas quelque chose propre à notre époque. J’ai lu beaucoup de poètes des 60’s et des 70’s et la plupart utilisent des noms propres, de personnes connues ou non, dans leurs poèmes. Ils ne signifient pas grand-chose pour le lecteur : « j’ai pris un thé avec Joe… » peut évoquer quelqu’un de connu, ou non. Je trouve ça très doux, très humaniste et très fort, littérairement. Les noms propres ont une sonorité particulière.

Quel a été l’apport de Jim O’Rourke au groupe ?

Jim O’Rourke participe pleinement au songwriting. On improvise beaucoup en studio et Jim apporte ses parties. Il n’avait pas envie, je crois, de jouer ce rôle d’expérimentateur électronique que certains voulaient lui attribuer. Il aime trop jouer du rock, à la guitare, ou à la basse. Et finalement il est peut-être celui qui nous apporte un certain classicisme. Après des années d’expérimentation du son, du bruit, des tonalités, on se retrouve aujourd’hui à jouer du « classic-rock », à jouer des chansons, et cela relève pratiquement pour nous de l’expérimentation (rires). Et plus les chansons sont traditionnelles, plus elles nous semblent expérimentales…

Quelques mots sur votre site web, Protest Records. Il est toujours en activité ?

Je l’ai commencé parce que j’ai vu des poètes comme Steven Taylor, qui jouait avec Allen Ginsberg et les Fugs, faire des lectures au St-Mark Poetry Project de NYC. Ils y enregistraient des poèmes en opposition à Bush et Dick Cheney et à leur affiliation au big business des compagnies pétrolière et des religieux. Ces poèmes étaient formidables et je regrettais que personne ne puisse les entendre ailleurs que dans cette pièce. Je voulais lancer ce label, Protest Records, pour que ce genre de voix puissent être entendues, et je voulais que ce soit gratuit Donc la seule solution était d’acheter le nom de domaine et de demander aux gens de m’envoyer leurs poèmes, images, chansons, tout ce qu’ils voulaient, n’importe quoi de spécifiquement anti-Bush. 90% des contributions sont le fait de gens pas forcement connus. Et le site continue de fonctionner…

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Sonic nurse de Sonic Youth