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3
sur 5

Ambiance Blake & Mortimer, loups-garous et tombeaux magiques pour ce classique du fantastique américain, publié en feuilleton en 1940 dans la revue Unknown puis repris en volume quelques années plus tard : en cherchant à démêler l’écheveau des morts suspectes d’une bande de scientifiques revenus d’Asie, l’excellent Will Barbee, archétype du vieux journaliste urbain (viril, célibataire, incapable de tenir son studio propre et légèrement alcoolique sur les bords), va découvrir une vérité fracassante et ténébreuse sur les origines de l’humanité, les causes de la violence universelle et, accessoirement, sur le charme vénéneux de la sensuelle April Bell, jeune confrère aux cheveux blonds et à l’aura plus ou moins mortelle. Beau programme. Auteur prolifique, Jack Williamson fut l’un des premiers romanciers à se faire une réputation en France sous l’étiquette de la SF avec son célébrissime Les Humanoïdes (dans lequel il démolit le mythe des gentils robots à la Asimov pour donner une vision autrement plus sombre de l’avenir technologique), paru en 1949. Né en 1908 dans l’Ouest profond, il se frotte très jeune au genre et, à vingt ans à peine, publie sa première nouvelle. Il s’impose très vite, avec Edmond Hamilton ou E.E. Smith, qu’il côtoie régulièrement au sommaire des magazines spécialisés, parmi les grands pionniers de la discipline. Ses premiers livres sont des monuments du space opera : avec Sang doré (1933), La Légion de l’espace (1935), Les Cométaires (1936) ou Seul contre la légion (1939), il nourrit l’imaginaire technophile débridé d’un public américain avide d’épopées intergalactiques et de mythologie martienne.

Plus noir que vous ne pensez lui permet de quitter pour un temps les odyssées spatiales et de plonger dans la fourrure sale du loup-garou : variation ultra-documentée sur le thème de la lycanthropie, le roman mêle astucieusement une fascination toute neuve pour le génie génétique, l’intérêt pour les peurs ancestrales et un goût prononcé pour l’aventure et le polar dans un texte au suspense désuet et à l’inaltérable charme. Une bande de savants tous-terrains rentre d’une expédition dans le désert asiatique : ils ramènent avec eux une mystérieuse caisse dont ils refusent de dévoiler le contenu. Will Barbee, reporter à L’Etoile de Clarendon, est chargé de couvrir leur arrivée à l’aéroport. Coup de théâtre : le boss des scientifiques fait un arrêt cardiaque sur le tarmac de la piste. Sa femme, horrifiée, lance des imprécations incompréhensibles contre des ennemis imaginaires innommables qui mettent l’eau à la bouche de Barbee. D’autant plus que la somptueuse April Bell, journaliste débutante pour un canard concurrent et prix de beauté dans la catégorie blonde pulpeuse, n’a pas eu un comportement particulièrement normal durant la scène. Mystères, morts en série, hôpitaux psychiatriques et jeu de piste avec « l’Enfant de la Nuit » attendent le camarade Barbee, qui n’imagine pas encore qu’au fond de lui-même se terrent quelques gènes de lycanthropes, héritage empoisonné laissé à l’humanité par sa sœur jumelle, la race des sorciers, aux origines des temps. Si l’intrigue et les rebondissements laissent assez peu de place à la vraisemblance, ce roman joue habilement avec le mythe des origines et du crime universel pour baliser la route du héros de bornes à la fois délicieusement kitsch et imparablement fascinantes. Partis de Clarendon, Etats-Unis, vous découvrirez la signification profonde de la présence du serpent au Jardin d’Eden et apprendrez que « Gilles de Rais, jugé pour magie noire au XVe siècle, était probablement un quarteron de lycanthrope, trop faible, trop ignorant pour échapper au bourreau ». Entre comics horrifique, légendes rurales et Sept boules de cristal revisitées, Williamson signait un excellent petit roman fantastique, plus noir que vous ne pensez. « Rien nulle part, n’était absolu. N’étaient vraies que les probabilités ».