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Barcelone, le 28 mai 2004

Mon cher Wilfried,

Tout d’abord, merci pour ta jolie carte postale de la baie de Somme. Si celle-ci m’est arrivée un peu tardivement, elle n’en demeure pas moins une irrésistible invitation au voyage et bien sûr un solide témoignage de notre belle amitié. Aussi tenais-je à te rendre la pareille en te faisant parvenir ces quelques photos aériennes et en t’informant de ce qui se passe pour moi à Primavera.
Savais-tu que le site du festival est en fait un petit quartier (construit par Franco), qui se propose en quelque sorte de récapituler l’architecture espagnole ? Le lieu s’appelle le « Poble Espanyol », et n’a pas grand-chose à voir avec le champ de Reading ou le lac des Eurockéennes, crois moi. Très très classieux, si l’on fait abstraction de ce petit côté « carton-pâte » qu’ont toujours ces trucs trop bien entretenus par rapport au reste de la ville.
A moins que la beauté du cadre ne réside que dans le décalage avec ce que l’on y entend. Je ne sais pas ce qu’aurait pensé Franco de Pretty Girls Make Graves, mais je crois, pour ma part, avoir assisté à un sacré moment de rock’n’roll. Sur scène, il y avait une petite grosse qui hurlait, deux guitaristes énervés, un grand bassiste direct et ingénieux, et surtout, il y avait ce batteur, un jeu incroyable, ce type. Il martelait sans relâche des rythmes rarement entendus sur du rock, mais (le miracle est là) sans nuire à l’unité des morceaux, sans que sa précision ou que sa technique (hallucinante pour qui a déjà touché à une batterie) ne vienne « fioriturer » la brutalité, immédiate, directe et sans concession. A vrai dire, ce concert était le seul concert rock intéressant de cette soirée d’ouverture, mais les lives electro qui ont suivis nous ont réservé de belles surprises. A commencer par Black Strobe : Arnaud Rebotini avait l’air un petit peu méchant, il hurlait sur des textures certes industrielles, mais travaillées avec beaucoup de finesse. La violence fédératrice (et dansante) qui résultait de cela faisait planer un air d’Allemagne sur Barcelone. Quelque chose de fort à propos, puisque je m’étais engagé au même moment dans un processus de séduction prometteur avec Anna, Suisse-allemande dont la langue allait bientôt subir ces assauts qu’on ne réserve habituellement qu’aux bonbons Ricola. Et Dieu sait que je n’ai pas démérité hier soir, question bonbons, avec une légère préférence pour les petits bleus du type-à-la-casquette, incriminés sans doute dans le plaisir inattendu ressenti pendant le set des 2 Many Dj’s, à moins que ceux-ci se soient vraiment enfin renouvelés ? Les enchaînements semblaient plus rapides, et surtout moins prévisibles. Ceux de Miss Kittin l’étaient un peu plus, mais son set était globalement très efficace, autant que les cachets du type-à-la-casquette, qui décidément connaît bien son affaire. A vrai dire, au moment où je t’écris cette carte, je ne suis pas tout à fait redescendu. Je viens de traverser la ville au lever du soleil, pour rejoindre mon appartement sur les Ramblas, dans lequel ma charmante hôtesse est en train de faire frire des sardines pour le petit-déjeuner. Je trouve la vie belle, Wilfried, et j’aimerais vraiment que tu soies avec moi pour partager ce week-end et les sardines.
Embrasse bien fort Caroline, ainsi que les deux petits, Paule et Guillaume. Je te donne des nouvelles tantôt. Prends bien soin de toi.

Barcelone, le 29 mai 2004

Hola Wilfried,

Difficile de rester au taquet. Au moment où je t’écris, les gens qui m’hébergent se moquent de ma mauvaise mine et me lancent de l’eau à la figure. Il faut dire que la soirée fut difficile, la faute à la gratuité du champagne, mais aussi à la densité du programme. Impossible de tout voir, même en courant très vite. J’ai raté Julie Doiron, j’ai couru pour voir Berg Sans Nipple sans succès, avant d’arriver juste à temps pour les Raveonettes, dont le rock brouillon était jubilatoire de nonchalance et de décalage. Petit passage au concert de Swell : on peut noter le retour de Sean Kirkpatrick (qui était à l’origine du groupe avec David Freel), ce qui explique sans doute que le set comportait beaucoup de vieux morceaux. Les Franz Ferdinand, quant à eux, ont joué leur album tubesque avec une belle énergie, et surtout un plaisir visible et communicatif. Le concert sonnait un peu trop comme le disque, mais les espagnols étaient contents et tapaient dans leurs mains comme à la corrida. Du coup, Lloyd Cole s’est retrouvé tout seul sur la scène d’à côté, dont la fosse n’a commencé (bizarrement) à se remplir qu’au premières notes de Benjamin Biolay. Bourré. Il a raté le tabouret, chanté n’importe comment, et je ne comprenais même pas ce qu’il baragouinait dans sa barbe. Le son était pourri, les musiciens ennuyeux. Pourtant, les espagnols étaient encore contents, même s’ils ne tapaient plus dans leurs mains, supposant sans doute que pour chanter de cette manière, ce type devait raconter des choses très tristes. Ils avaient tort. Benji la malice, jamais avare d’une connerie, a fait la bonne blague d’annoncer solennellement la mort d’Henri Salvador à tous les français présents. Quand on a grandi avec Dimanche Martin, une telle nouvelle aurait facilement pu plomber la soirée, s’il ne nous avait pas finalement confié dans les loges : « Mais non, je déconnais ».
Electrelane et The Fall en même temps : coup dur. Mais fort de la certitude de voir The Fall à Mains d’Oeuvres en juin, je suis retourné voir les anglaises rigolotes. Elles ont fait le même concert que celui où tu m’as invité il y a quelques semaines, tu te souviens ? La voix de Verity est toujours au bout de sa tessiture, les trois autres jouent brut et maladroit, on a toujours l’impression que quelque chose va déraper, mais la batteuse-butch tient le coup, et les autres mignonnettes suivent tant bien que mal. C’est bon, le bancal, c’est exactement ce qu’il manquait à Wilco, d’ailleurs. Les chansons étaient chouettes, mais trop propres, trop droites. Ce qui m’a laissé le temps de dévoiler à mes amis mon immense appréhension concernant le live des Pixies qui s’annonçait. Je me rappelais de ce concert au Transbordeur de Lyon, au début des années 90. Je m’attendais au concert pathétique d’une reformation hasardeuse, à l’effondrement de mes jolis souvenirs de jeunesse. J’ai même failli partir quand j’ai vu arriver sur scène trois chauves et un petit tonneau rouge qui souriait. Putain, Wil, comme j’ai bien fait de rester. Contre toute attente, ils ont fait un show IM-PA-RA-BLE. Le plus sceptique d’entre nous ne pouvait que se joindre à l’allégresse générale et comprendre ce qui était en train de se passer. Le meilleur groupe chauve du monde, là, maintenant, en 2004, qui jouent tous leurs tubes au putain de taquet, et tant pis si Kim Deal ressemble à une Kangoo. Apaisés, nous pouvions nous laisser aller aux joies du clubbing, les Dj-sets (tout comme les rencontres féminines) se sont succédés à toute allure. Luke Slater, The Gimmer Twins, David Holmes, tous très bons, mais aucun n’est arrivé à la cheville de la plus grosse pointure de Primavera : le fameux Nicolas Nerrant, qui a littéralement éclipsé Erol Alkan grâce à ses prouesses techniques et surtout sa prestance scénique radicale. Un grand moment de roupe.
Je t’embrasse, Wilfried, et tâche de t’écrire demain.

Barcelone, le 30 mai 2004

Mon très cher ami,

Franchement Wil, qui, de nos jours, assure mieux que Dominique A ? Quel concert courageux ! Des chansons sombres, des chansons à textes, tout seul devant un parterre d’Espagnols en shorts, c’était risqué, non ? Mais quelle présence, et quel jeu de scène ! Il danse, s’amuse avec des boucles, fait des solos de guitare, crie en espagnol… et quelles chansons, quand même. Ils ne comprennent peut-être pas les paroles, mais ils comprennent qui on est, les Espingouins, je te le dis. La nuit tombe et j’ai encore des frissons quand le concert de (Smog) commence. Franchement, qui assure mieux que (Smog) ? Et qui assure mieux que Jim White à la batterie, je te demande ? Quelle subtilité ! Mes pieds quittent la Terre, et je ne redescendrai sur le sol qu’à la vue de cette drôle de fille, Lauren, qui me dit être suédoise et américaine. Je ne pousse pas plus loin mes investigations : PJ Harvey débarque sur la grande scène. Je trouve son concert moins enragé que ce que j’avais l’habitude de voir, ce qui n’était pas forcément un mal. Elle en impose quand même, la petite, et son guitariste gagne à être connu. Tout comme les Numbers, groupe sauvage qui fait du punk dansant avec un moog-basse, une guitare tranchante, et surtout une batterie martelée par une mignonnette au super-taquet. Une expérience rare, juste avant l’apparition de Neil Hannon, plus classe que jamais avec sa formule légère voix-guitare-piano-violoncelle. Un vrai tour de force, jouer les morceaux hyper-riches de The Divine Comedy avec ces trois trucs dont les fréquences se ressemblent… Ce dépouillement parvient néanmoins à servir les chansons, dont la richesse mélodique nous parvient d’une manière encore plus évidente. Quelle beauté… Je peux sentir le coeur de Julie battre, quand je lui prends la main. Tu connais Julie, Wilfried ? Elle est tout ce qu’on peut rêver d’avoir, sa présence est si douce, là, à mes côtés. Je regrette presque un peu de lui avoir trouvé les produits qui la rendent toute chose au concert de Plaid. Enfin bon, on est quand même à Primaveroupe, merde, et voilà les Chicks On Speed qui commencent leur concert, et qui commencent aussi à être un peu chiantes, alors que la jeune Américano-suédoise au taquet repérée plus tôt a fini par fuir le joug de ses amies pour se réfugier sous le mien. Ses baisers me rendent tout chose à mon tour, et le magnifique concert de Primal Scream devient encore plus irréel. J’en ai oublié les Dj-sets de Alexander Robotnik et de A Touch Of Class. Par contre, je n’oublierai jamais le concert des !!!, les bêtes de scène du moment, qui vont à coup sûr bientôt détrôner les Franz Ferdinand dans le coeur des filles faciles du Truskel.
Ensuite, on m’a proposé de partir à une fête sur la plage, qui sera, crois-moi, le point de départ d’étranges aventures. Par égard pour ta sensibilité, Wilfried, je vais t’épargner pour l’instant le récit de mes rencontres dominicales (nudistes provocateurs, Hell’s Angels espagnols…). Sache seulement que je rentre ce soir, et que j’ai hâte de te retrouver pour t’en raconter un peu plus. Tu peux acheter une bouteille de Ricard, si tu veux. J’apporterai la grenadine.

Bisous,

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