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Inconnu en France mais déjà culte en Europe de l’Est et aux Etats-Unis, le psychanalyste et philosophe slovène Slavoj Zizek pourrait bien devenir l’une des voix majeures du débat sur la post-modernité. Les éditions Amsterdam et Climats amorcent son processus de reconnaissance auprès du public francophone. Enfin.

Né en 1949, responsable de recherche à l’Institut d’Etudes Sociales de Ljubljana, Slavoj Zizek a soutenu son doctorat sous la direction de Jacques-Alain Miller (neveu de Lacan, responsable du fonds du maître) et développe très tôt un intérêt génial pour ce que l’on nomme pompeusement la « transdisciplinarité ». Plus qu’un énième théoricien de l’effondrement du paradigme marxiste face à la globalisation galopante du libéralisme politique et économique, l’auteur de Plaidoyer en faveur de l’intolérance et de La Subjectivité à venir cherche à définir les contours exacts, sur les plans terminologique et idéologique, de notre contemporanéité. Grand connaisseur de l’Ecole de Francfort, Zizek se distingue d’Adorno et consorts par le souci de proposer plus qu’une méthode (même si, certes, il ne les égale pas quant à la portée et la profondeur). Il est peu de lectures aussi aiguës et rigoureuses de notre ère dans le corpus philosophico-politique actuel. Soucieuses du détail mais aussi de la lisibilité, les oeuvres de Zizek s’articulent autour d’exemples d’apparence triviale mais très éclairants. Ainsi l’un de ses choix de prédilection se trouve-t-il être le cinéma nord-américain des 40 dernières années : rarement fantaisistes, ses remarques délivrent un enthousiasmant mélange d’humour, de pertinence et d’à-propos. Le ton se veut radical dans la mesure où il incite courtoisement mais fermement le lecteur à interroger le réel selon des catégories fiables et fertiles. Exit, donc, les usuelles exigences de « tolérance », de « politiquement correct », d’empathie naturelle ou d’idéologie agonisante : Zizek combat tous les échappatoires récurrents du vocabulaire intellectuel, depuis la notion impropre de « totalitarisme » jusqu’aux soupçons de « proto-fascisme », régulièrement émis pour bannir une thèse mal acceptée. Bref, la lecture de Zizek s’avère aussi déstabilisante que précieuse, dès les premières pages.

Subjectivité et interpassivité

Selon Zizek, « le problème ultime de la post-politique d’aujourd’hui est qu’elle est fondamentalement interpassive ». L’affrontement entre les avocats des politiques identitaires à quoi se résume aujourd’hui la repolitisation de la sphère civile dissimule comme il peut la volonté des acteurs de conserver ce qui « importe réellement ». L’analogie osée par Zizek est sidérante de lucidité : cette attitude est exactement celle d’un obsessionnel névrotique qui protège la pérennité de ce qui lui est cher derrière son incessante logorrhée ou son activité débordante. Il maintient son activité « par la passivité de l’autre ». Autrement dit, n’est pas nécessairement conservateur qui le dit. A la lumière de ce postulat, la notion même de multiculturalisme se trouve considérablement égratignée. La volonté identitaire de diversification et de mélange des valeurs, dans son souci de se présenter et de s’appréhender comme une réponse négative au conformisme reconnu et honni, obéit bien plutôt à une exigence du système. « Cette floraison perpétuellement jaillissante de groupes et sous-groupes dans leurs identités hybrides, fluides et mouvantes, chacun insistant sur le droit d’affirmer son mode spécifique de vie et / ou de culture, cette incessante diversification, n’est possible et pensable qu’adossée au socle de la globalisation capitaliste ».
Elle renvoie directement à ce qu’elle prétend combattre, du point de vue de la forme. Sur le fond, elle se heurte à une autre aporie, encore plus problématique : le multiculturalisme est aux yeux de Zizek « une forme de racisme désavouée, invertie auto-référentielle, un racisme avec une distance« . La neutralité multiculturaliste est un leurre puisque non seulement elle ne renvoie à aucune universalité, mais en plus elle élude le fait que le sujet est « déraciné » ; elle souligne avec la plus involontaire des acuités « l’homogénéisation sans précédent du monde contemporain ».

Les (més)usages d’une notion

Il est finalement assez rare de pouvoir apprécier un digne et rigoureux dosage de philosophie et de psychanalyse sous la plume d’un auteur, surtout lorsque celui-ci se réclame de la terminologie lacanienne. C’est pourtant sur la notion de « grand Autre » que Zizek appuie sa critique du multiculturalisme libéral et de l’impropriété de son vocabulaire. Dans Vous avez dit totalitarisme ?, il met habilement en lumière le mécanisme intellectuel qui se cache derrière l’usage du terme « totalitarisme ». « Loin d’être un concept valable, la notion de totalitarisme est une sorte de subterfuge théorique ; au lieu de nous donner les moyens de réfléchir, de nous contraindre à appréhender sous un jour nouveau la réalité historique qu’elle désigne, elle nous dispense de penser, et même nous empêche activement de le faire ». Arme favorite du consensus libéral-démocrate, l’anathème « totalitarisme » n’a d’autre fonction que de museler toute velléité de scruter la réalité de manière radicale. Il n’est ni plus ni moins qu’un « antioxydant idéologique ». Il méconnaît l’intrication essentielle des trois dimensions de l’autre : l’imaginaire, le symbolique et le réel. Raison pour laquelle la vision habermassienne de la communauté dialogique est indéniablement aseptisée : elle se prive de la passion que délivre l’autre en tant que réel, ce « partenaire inhumain » avec lequel aucun dialogue n’est possible. C’est également ce rapport faussé à l’altérité en tant que telle qui est à la base des réticences intellectuelles concernant tout ce qui est suspecté de proto-fascisme. Le paradoxe essentiel et constitutif du fascisme repose sur le lien entre vénération de l’organique et élimination mécanique, voire technologique, de ce même organique au moindre niveau de l’exercice politique. Autrement dit, est vénéré intellectuellement ce qui est, dans les faits et du point de vue du concret, réduit à néant. « La compréhension de ce paradoxe permet d’éviter le piège libéral-multiculturel consistant à condamner comme proto-fasciste tout appel à un retour à des liens organiques », conclut Zizek.

L’Autre sans altérité

« Deux thèses déterminent l’attitude libérale-tolérante d’aujourd’hui à l’égard des Autres : le respect de l’Altérité, l’ouverture d’esprit et la peur obsédante du harcèlement -en somme, l’Autre ne pose aucun problème, mais dans la mesure où sa présence n’est pas intrusive, dans la mesure en fait où l’Autre n’est pas vraiment Autre ».
L’exemple hilarant choisi par l’auteur pour éclairer cette idée est celui du « chocolat laxatif » : un produit contenant en lui-même non la possibilité mais l’effectivité de sa propre négation. Ou comment la dialectique d’inspiration hégélienne se trouve convoquée là où l’on s’attendait de moins en moins à la voir… Cette intuition intellectuelle proprement remarquable recoupe également le rapport à la croyance qu’entretiennent nombre d’individus. Une « croyance décaféinée », selon Zizek, en ce qu’elle est vidée de tout ce qui fait son essence et son sens. Elle ne blesse ni n’engage personne, surtout pas celui qui la prône. Cette acception de l’altérité rejoint le constat de plusieurs autres penseurs contemporains sur l’effondrement des valeurs et la percée exponentielle du cogito dans le libéralisme post-moderne, bref, ce que Lasch nomme « la culture du narcissisme ». Le propre de Zizek est d’y voir la validité toujours renouvelée de la sentence lacanienne. L’amour consiste à « donner quelque chose que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ». Au regard des grandes déclarations de tolérance et d’empathie universelle auxquelles on assiste quotidiennement, cette éternelle vérité sonne comme un glas inaudible. Un rabat-joie de plus ose s’ériger contre le bonheur hédoniste global, sans pour autant suggérer de prendre la voie du fondamentalisme religieux pour contrer la « fausse tolérance du multiculturalisme libéral ».

Eclairage des salles obscures

Le choix méthodologique d’utiliser des œuvres cinématographiques pour illustrer ou étayer son discours peut sembler litigieux ou périlleux, si l’on s’attend à voir Zizek palabrer indéfiniment sur la portée métaphysique d’un film comme Matrix. Mais la finalité avouée de la chose semble plutôt se situer du côté d’une appréhension du cinéma comme vecteur social. Zizek commente et analyse la réception, la postérité, voire l’importance psychosociologique d’un film plus que son contenu intellectuel ou esthétique. Lorsqu’il se risque dans cette voie, il devient alors hautement imprévisible, et le lecteur découvre avec lui une lecture tout à fait novatrice et éclairante d’un sujet pourtant rebattu et sur-médiatisé. Cette originalité devrait prendre toute sa mesure dans l’ouvrage à paraître bientôt aux éditions Amsterdam, Lacrimae rerum, recueil de textes qui compilera les réflexions de Zizek sur les travaux de Lynch et Tarkovski, entre autres. Penseur nécessaire au décodage de notre ère, Zizek demeure difficilement classable en termes de filiation ou de parenté. On ne peut guère que se contenter de mentionner les auteurs qu’il cite régulièrement pour tenter d’en faire un portrait : Rancière, Butler, Badiou, Balibar, Lacan et Hegel pour les anciens. Ce catalogue reste bien en-deçà de l’expérience intellectuelle que constitue le fait de lire Slavoj Zizek. Que l’on se prépare seulement à la simple hypothèse matérialiste que Dieu, peut-être, est un Tamagoshi.

Plaidoyer en faveur de l’intolérance (Climats, traduit par Frédéric Joly) ; La subjectivité à venir (Climats, traduit par François Théron) ; Vous avez dit totalitarisme ? (Amsterdam, traduit par Delphine Moreau et Jérôme Vidal).