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Invité de marque des Rencontres cinématographiques d’été de Digne-les-Bains, Claude Miller évoque pour Chronic’art son idée du cinéma. L’entretien a lieu à la suite de la projection du dernier Bruno Dumont, L’Humanité, qui fait partie de la sélection du festival.


Chronic’art : A votre avis quelle est la motivation pour le réalisateur de faire ce film ? Visiblement, il met à mal le spectateur…

Claude Miller : Il y a tout un courant, aujourd’hui, qui veut assimiler l’œuvre artistique au divertissement. Or, l’histoire de l’art a montré que beaucoup d’œuvres pérennes sont graves, tragiques, dures. Aujourd’hui, on est dans une phase où le cinéma est assimilé dans sa totalité au divertissement, ce qui est discutable, même s’il faut respecter ceux qui le font, parce que c’est difficile à réussir. Là où ça m’irrite, c’est quand on veut absorber le cinéma, et faire croire aux jeunes spectateurs que c’est tout le cinéma, comme si le Mac Donald’s était la seule gastronomie. Et ça m’agace quand on me dit « les films que vous faites, ils sont drôlement durs… » Quelque chose est en train de changer depuis cinq ou six ans, à cause de la pression de l’industrie, dans la perception que le grand public a du cinéma. Aujourd’hui, si on fait des films tragiques ou qui vous amènent au bord des larmes comme L’Humanité, c’est tout juste si on ne vous le reproche pas.

La télévision, joue-t-elle un rôle dans cette nouvelle donne ?

La télévision a des obligations, un pourcentage de son chiffre d’affaires qu’elle doit réinvestir dans le cinéma si elle veut avoir le droit d’émettre. C’est ce qu’on a réussi à gagner légalement en France, et que les cinéastes du monde entier nous envient. C’est ce qui fait vivre le cinéma français, avec ses films que le public boude souvent (pour me faire l’avocat du diable). Mais cette manne d’argent est à double tranchant, dans la mesure où la télévision, mass-media par excellence, n’est pas forcément friande de la singularité des cinéastes français.

La situation change un peu avec les nouveaux canaux de diffusion, le câble, le satellite, Internet, des nouvelles chaînes de cinéma chaque année…

C’est l’avenir. Les syndicats, l’ARP, les corps constitués qui sont là pour défendre le cinéma français comme une forteresse assiégée, on va tous embêter ces nouvelles chaînes pour obtenir qu’elles parlent à 50 % du cinéma français. Parce qu’elles ne doivent pas devenir les porte-avions du cinéma américain, qui est suffisamment riche et fort. Notre grande chance c’est la quantité d’images qui est demandée maintenant, avec des robinets qui se multiplient. On peut penser qu’on aura l’équivalent en chaînes thématiques de ce qu’on appelait le cinéma d’art et d’essai. C’est une grande chance pour l’écriture cinématographique. Le danger, c’est l’autre captation. Devant la télé, on n’est pas captif de l’écran.

Ce matin, à la rencontre publique, vous avez dit qu’en matière de culture cinématographique des jeunes, tout était à refaire. Qu’est-ce qui a été détruit, et comment reconstruire ?

Ce qui a été cassé : l’acceptation profonde par les jeunes d’un cinéma qui ne serait pas seulement du divertissement. Et les parents qui n’ont pas trouvé d’intérêt à transmettre leur culture cinématographique, ou n’ont pas été écoutés. Je n’ai pas beaucoup d’explication, mais en tout cas, il y a moins de communion, moins d’œuvres qui font plaisir aussi bien aux vieux qu’aux jeunes. La culture est aujourd’hui segmentée, fractionnée. Le langage marketing destiné aux ados est incompréhensible pour les parents, et inversement. Du fait de la puissance industrielle, sans volonté de malveillance, Hollywood a forgé un goût commun et omniprésent. Le moyen d’y remédier, c’est de faire des recherches sérieuses et culturelles pour introduire l’audiovisuel comme connaissance : l’histoire du cinéma à l’école, très tôt. Comme on enseigne à lire et à compter, il faut qu’on enseigne l’audiovisuel puisque c’est la culture d’aujourd’hui.

Quels moyens se donner pour cet enseignement scolaire de l’image ?

J’ai été contacté par le politique récemment, pour ouvrir un chantier de réflexion autour de l’introduction structurée de l’audiovisuel à l’école, comme matière. Ca demande réflexion. J’espère que ce sera suivi de faits. C’est prévu pour la rentrée… A la télévision, par exemple, une émission comme Arrêt sur image est essentielle.

Votre dernier film (La Chambre des magiciennes pour la série des Petites caméras de Arte) est tourné en DV. Quels changements apporte ce nouveau support de réalisation ?

Dans ma carrière, ce film en DV est celui qui m’a apporté le plus de plaisir. Parce que le principal plaisir de tourner, c’est le rapport aux acteurs, et que grâce à la simplification technique, je passais 95 % de mon temps avec eux, ce qui ne m’était jamais arrivé dans ma vie de cinéaste. Impossible en 35 mm. A plus grande échelle, l’important, c’est l’économie. Mon film a coûté quatre fois moins cher qu’en 35. Ca veut dire qu’un jeune cinéaste avec un sujet très pointu, qui a du talent mais un sujet tellement original que le producteur hésite, pourra le tourner plus facilement. Le problème des films d’auteurs, c’est qu’ils coûtent trop cher pour ce qu’ils rapportent. Avec la DV, il y a soudain la possibilité d’une morale de l’économie.
Oui, le cinéma peut être aussi sophistiqué que la musique, la peinture, la littérature, et ça doit être un creuset pour les jeunes talents. Même pour les cinéastes un peu auteurs, ou pas dans le vent, comme moi, on va pouvoir continuer à filmer nos petites histoires, déballer nos petites obsessions. La caméra va devenir un stylo à bille. Même sans culture de l’image. Quand on a inventé la photo, seuls les spécialistes en faisaient. 20 ans après, tout le monde avait son appareil, mais tout le monde n’était pas Cartier-Bresson ou Lartigue. La force artistique et le talent surnageront. C’est pas parce que vous avez un stylo à bille que vous êtes Proust. Le fait que chaque enfant fasse son petit cinéma c’est très bien. La DV est certainement une voie d’avenir très importante. On tournera plus, le goût s’affinera. Se servir d’une caméra va se banaliser, se désacraliser, et la beauté ressortira encore davantage, ainsi que tout ce qui est hors du commun.

Propos recueillis par

Lire notre compte-rendu des Rencontres cinématographiques d’été de Digne-les-Bains (du 18 au 22 juillet 2000)