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Récompensé par le prix Renaudot des lycéens, « Festins secrets », le troisième roman de Pierre Jourde, s’impose comme l’un des plus puissants et profonds de ces derniers mois : en racontant l’histoire de Gilles Saurat, jeune prof de lettres expédié par le « Système » dans le lycée d’une petite ville de province, il dessine un saisissant tableau de la déréliction de notre époque et de ses maux les plus saillants. Loin des analyses euphoriques du « bougisme » (selon le mot de Taguieff) et du « festivisme » (selon celui de Muray) contemporains, il porte sur notre temps un regard sans complaisance, dans une langue riche et audacieuse qui change du minimalisme ambiant. Entretien.

Chronic’art : Festins secrets semble comporter deux dimensions : une satire du mammouth éducatif d’un côté, un polar chabrolien dans la bourgeoisie de province de l’autre. Ces deux dimensions étaient-elles présentes dès l’origine ou se sont-elles nouées au fil de l’écriture ?

Pierre Jourde : Je considère la « satire du mammouth » comme secondaire dans mon propos, contrairement aux journalistes qui ne parlent que de ça. Ils vont toujours au plus accrocheur. D’ailleurs le milieu scolaire ne figurait pas dans les premiers plans. Le noyau était constitué par le dédoublement entre une vie sociale trouble et une vie amoureuse nocturne, secrète, quasi onirique. Une opposition très schématique entre une existence corrompue, louche, et le recours à une pureté dans l’ombre et le secret, pureté toute apparente, elle-même piégée, vouée à l’angoisse et à la destruction. Si j’ai finalement situé le personnage principal dans le monde enseignant, c’est avant tout parce que ce monde vaut comme symbole, bien plus que comme milieu à décrire de manière réaliste. Symbole de la déréalisation qui travaille le contemporain (par l’inflation de ses discours illusionnistes et sa bureaucratie hallucinatoire), symbole de l’obsession du regard taraudant de l’autre, qui exile à jamais de la possibilité de l’ombre, symbole de la manière violente dont le personnage reçoit le monde extérieur. Pour moi, l’école dans son état actuel est l’image même de l’anti-sacré. De la profanation. Le lieu du ricanement permanent, autodestructeur.

Votre satire des ravages du pédagogisme emporte tout : tartufferie des pédagogues, totalitarisme des IUFM, crétinerie pathétique de la plupart des élèves. Avez-vous « calculé » la radicalité de votre propos de manière à aller plus loin que ce qu’on lit généralement sur la question ?

Calculé, certainement pas. D’ailleurs, il y a des livres sur l’école bien plus pessimistes que cela, et il y en a de plus en plus. Mais il est vrai que c’est récent, qu’il y a encore des propos qu’il n’est pas facile de tenir, qui vous font passer pour un réactionnaire ou, au mieux, un passéiste. Moyennant quoi, comme d’habitude, on ne voit pas l’étendue du désastre.
La radicalité de mon propos est en partie déterminée par des années de silence ou de discours lénifiants, en partie par la compassion pour les victimes des bureaucrates et des politiques, élèves aussi bien qu’enseignants.

Vous présentez Gilles Saurat comme pris dans les engrenages du « Système », sorte d’entité collective anonyme et invisible, comme la bureaucratie chez Kafka. Cette manière de désigner un ennemi tout-puissant et insaisissable est-elle le signe d’une forme de paranoïa de la part du héros ou simplement la conséquence logique de la caricature à laquelle vous vous livrez ?

Il n’y a pas de position objective dans ce livre. Saurat est confronté à toutes sortes de discours qui alimentent, en effet, sa paranoïa, en l’entraînant dans une sorte de délire interprétatif. Mais il se trouve que le délire interprétatif est aussi celui de notre monde tout entier. Par ailleurs, le thème bureaucratique me paraît essentiel à qui veut évoquer le monde contemporain. L’homme moderne est d’abord objet bureaucratique. L’ordre bureaucratique atteint aux dimensions du fantastique. On pourrait faire une épopée administrative. Le « Système », en l’occurrence, c’est le système éducatif, une machine objectivement démesurée, en partie incontrôlable, qui fonctionne enfermée dans son discours comme la théologie de la fin du moyen âge ou la théorie marxiste dans l’empire soviétique. Tout cela, bien sûr, pour le Bien. Je caricature au fond assez peu. J’ai reproduit dans le livre des documents internes des IUFM, création monstrueuse chargée de former pédagogiquement les enseignants.

Pourquoi avoir choisi le « tu » pour la narration ? Etait-ce au départ un simple choix stylistique ou aviez-vous déjà en tête « l’explication » que vous donnez à la fin ?

Je n’avais pas en tête la fin (qui est plus une ouverture interprétative qu’une explication), mais le « tu » m’est vite apparu comme essentiel. Tout devait être discours dans le livre, de manière à rendre flottante une réalité par ailleurs décrite crûment. Le « tu » implique que quelqu’un parle au personnage à l’intérieur de lui-même. Quelqu’un qui en sait plus sur lui que lui-même. Peu importe au fond qui est ce quelqu’un, mais il l’induit en tentation, le pousse au pire, le désespère. Ce « tu », c’est la voix qu’entendaient les hystériques de la psychiatrie du XIXe siècle, l’autre en soi, le diabolus, l’instance qui divise. Le personnage finit par lutter avec ce « tu » -et par perdre. L’énonciation contribue donc à faire de ce livre un récit sur le salut et la damnation, ou tout passe par un conflit de voix.
Le personnage le plus attachant (et tragique lorsqu’il tombe amoureux) est sans aucun doute Zablanski, ce génie de pragmatisme cynique aux formules assassines. Le définiriez-vous comme un « anar de droite », et jusqu’à quel point a-t-il servi de déversoir à vos propres opinions ?

Anar de droite, à ceci près que cette posture politique s’est souvent accommodée d’un net antisémitisme. Ce n’est pas le cas de Zablanski. Je le vois plutôt comme un idéaliste déçu, un grand mélancolique, devenu négatif à force d’exigence. Mais avec ses zones d’ombre et son côté manipulateur : lui aussi a trempé dans les petites saloperies de Van Reeth. Histoire de suggérer que la monstruosité est à la portée de toutes les âmes. Zablanski parle pour moi en ce sens qu’il pousse certaines de mes idées jusqu’à des points de rupture. Je dialogue avec lui en moi.

Le tableau de la société que vous donnez à travers le prisme de Logres reprend bon nombre d’événements et de thèmes dont les médias ont fait leurs choux gras au cours des derniers mois : l’antisémitisme banalisé, par exemple, et l’impossibilité de traiter en classe l’histoire de la Shoah face à certains élèves. N’avez-vous pas eu peur de donner prise au reproche de recourir à des situations-clichés en l’évoquant dans votre roman et, de fait, en conférant une importance à ce genre de phénomène ?

Tout le problème consiste en effet à « donner de l’importance », comme le remarque Zablanski lui-même. Mais cette situation bien réelle n’est pas encore vraiment acceptée par l’intelligentsia et le parti du Bien, qui en sont restés au racisme des français de souche envers les immigrés, et tiennent à leurs victimes. Il faut appuyer sur cette plaie-là. En outre, il était logique que dans un livre où je montre les bourreaux en victimes (Saurat), les pervers en idéalistes dévoyés, les victimes (les « exclus », les « jeunes des cités issus de l’immigration ») aient à assumer leur visage de bourreau, comme les autres. Remarquons tout de même un reste de politiquement correct : les vrais méchants portent le nom bien français de Hellequin. Et eux sont des ordures sans recours. Plus métaphysiques que sociales, il est vrai. La « Mesnie Hellequin » désignait dans une légende picarde médiévale la chevauchée des démons et des réprouvés traversant les forêts la nuit.

L’idée du « cercle » de notables et des réseaux de pouvoirs occultes dans les villes de province est assez chabrolienne dans l’esprit. Vouliez-vous délibérément reprendre à votre compte ce thème finalement « classique » en imaginant le cercle des notables de Logres ?

Mais il est aussi suggéré que l’idée même de réseau de pouvoir occulte pourrait être phantasmatique. Il s’agit là encore, par le recours à l’occulte, de montrer à quel point le sol du réel est devenu problématique. L’origine se dérobe de plus en plus. Et nous jouissons de ce défaut.
Quoi qu’il en soit, il y a en effet dans le livre une reprise, mi-sérieuse, mi-parodique, de certains topoi, ou motifs récurrents. C’est un récit à faire peur, mais sur le mode des clowns et du train fantôme, par moments. Il y a dans la reprise, la parodie, le grotesque, une potentialité terrorisante, par la déréalisation que cela implique. Le rire qui fait peur est ce que je recherche.

L’attrait pour la face noire du sexe est au cœur des activités du cercle. D’une manière générale, le tableau que vous donnez de la sexualité à l’âge moderne est assez sinistre : Gilles se cogne la veuve et découvre son ex-petite amie dans les pages d’un journal hard, la bibliothèque de Van Reeth regorge de représentations perverses, la bande de voyous du coin viole et humilie à tour de bras. Est-ce là la principale racine du mal moderne ?

Non, mais un aspect fondamental. Le sexe est l’un des lieux du sacré, sinon son lieu même, ce qui comporte nécessairement l’horreur. Le mal moderne est moins dans l’horreur que dans le lessivage hygiénique du sexe, qui ne fait que radicaliser par contrecoup la violence. C’est cette séparation diabolique que je décris : le sexe sans ombre, cela donne d’un côté les corps désertés du sens, de l’autre le pur appétit de domination. Je montre les pédophiles comme des assoiffés de pureté qui ne savent plus comment l’atteindre autrement que dans la destruction de leur objet. Du sacré dévoyé, désorbité.

Le sujet de thèse choisi par Gilles n’est sans doute pas anodin : « Libelles et pamphlets au XVIIIe siècle, la rhétorique de la destruction ». Faut-il en déduire que vous avez conçu Festins secrets avant tout comme un jeu de massacre sur l’état des sociétés occidentales ?

Avant tout, certainement pas. Avant tout, c’est une rêverie sur la possibilité de la pureté, et le fait que chacun porte en soi l’universalité du Mal -ce qui n’est pas le Mal en soi, mais implique une angoisse, et exige une réponse. Saurat ne donne pas la réponse appropriée, il tente de séparer le pur et l’impur. Ce genre d’opération rend fou.

Etes-vous pessimiste ? Nihiliste ?

Mon cas n’est pas en cause, mais je reconnais que ce genre de livre vient de profond, et ne laisse pas indemne. Pessimiste, nihiliste, ni l’un ni l’autre. Mélancolique. Et j’ai voulu ici aller jusqu’au bout du possible d’une pensée, même si à cette extrémité je me suis retrouvé dans le noir.

Camille Laurens se venge du vilain Pierre Jourde dans le numéro d’octobre de la Revue littéraire. Qu’en avez-vous pensé ?

C’est de bonne guerre, et elle aurait tort de s’en priver. Par moments, c’est assez bien fait. L’idée de vengeance a bien quelque chose de gênant. Mais bon. Camille Laurens représente l’antipode exact de l’idée que je me fais de la littérature.

Propos recueillis par

A lire, notre chronique de Festins secrets (L’Esprit des Péninsules) dans Chronic’art # 22, en kiosques