Voilà un disque que l’on n’attendait plus ! Après avoir circulé via les réseaux peer-to-peer, pour le bonheur de quelques-uns, il y a près de deux ans, on avait abandonné l’idée d’entendre un jour une version finalisée et officielle du disque de Fredo Roman. Pourtant, le toulousain avait initialement quelques atouts dans sa manche : le feu vert de Lithium (label « historique » de Dominique A, Diabologum et d’autres), le parrainage d’Arnaud Michniak (successivement ex-Diabologum puis ex-Programme) comme caution. Et puis, entre le décrochage, par Michniak, du monde de la musique et le dépôt de bilan pour Lithium, Road movie en béquilles a avancé à son rythme… fracassé. On remercie donc l’équipe défricheuse du label Ici d’Ailleurs de s’être penché sur le cas Non Stop afin de mettre à la disposition de tous les treize titres de ce brûlot se situant entre hip-hop gonflé à l’electro (une majorité de l’album) et chanson mutante (le morceau de bravoure Le Fils du soldat inconnu, en particulier).

On peut cependant prévoir quelques malentendus. Une oreille pressée pourrait classer hâtivement Non Stop dans le registre « fils de Programme », ce qui serait à la fois une bonne intuition (si Arnaud Michniak est à la production et y va de son featuring sur Faut pas rester là, ça n’est pas un hasard) et une limite (l’univers de Non Stop, bien que sombre et désespéré, balance une dose d’humour plutôt étranger au duo Programme). Une oreille moins référencée pourrait assimiler Fredo Roman à un cousin méridional de Stupeflip : Non Stop partage un peu du goût pour la farce du groupe de King-Ju -écoutez donc les formules broyeuses de cliché de Rien dans la culotte-, mais Fredo a la bonne idée de ne pas tomber dans le sketch régressif (devenu stérile chez Stupeflip), d’aérer son album avec des plages assez poétiques (les hallucinations à la Michaux sur Le Fils du soldat inconnu ou les textes déclamatoires tragiques à la Ferré -« J’ai suffisamment enterré de dimanches pour comprendre que l’espoir c’est pour les lâches »- sur le définitif La Main froide), sans s’interdire non plus un premier degré assez rafraîchissant quand il donne dans la chronique sociale contemporaine (« Il n y a plus personne avec qui aller se saouler / Il n’y a plus d’amis / Il y a des partenaires / Il n’y a plus d’ennemis / Il y a des clients / Le couteau ne se porte plus entre les dents / Il se porte dans le dos / Le coeur dans le dos / Les années passées et à venir dans le dos » sur Le Coeur dans le dos). Certes, l’album perd un peu en tension sur certains titres (On ne me dit jamais rien à moi, par exemple), mais ça n’est jamais qu’en comparaison à la haute tenue générale des titres.

C’est sans doute la force principale de Road movie en béquilles : loin des chapelles (pas strictement hip-hop, allusivement rock, parcimonieusement « littéraire »), riche de l’urgence de la première salve, Fredo Roman multiplie les angles de vues sur son monde, glacé mais foisonnant, pour composer un kaléidoscope assez affolant qui ouvrira les yeux de certains et provoquera la solidarité des autres. A l’instar des TTC en leur temps, on peut espérer que le discours singulier de Non Stop vienne régénérer un hip-hop plutôt moribond (dispersé entre les productions abâtardies à la Skyrock et les radotages stériles pseudo-authentiques -la banlieue par le petit bout de la lorgnette, machiste, réac’ et diablement capitaliste) et dynamiter nos habitudes sonores et esthétiques.

Pour accompagner la sortie de l’album, Non Stop s’apprête à sillonner les routes de France, dans une formule dédiée à la scène, avec le propre frère de Fredo et d’ex-membres de Diabologum. On conseille donc à tout un chacun d’aller voir le phénomène, live, car Fredo nous a prévenu : sur scène, Non Stop, « ça va envoyer », comme il dit !

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