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A l’occasion de la sortie de Road movie en béquilles chez Ici D’Ailleurs, disque énervé entre rap et chanson française, coréalisé par Arnaud Michniak (Programme) on a rencontré Fredo Roman, auteur-compositeur-interpréte de Non Stop.

En 2000, dans le fanzine Planet of sound, Arnaud Michniak et Damien Betous présentaient le premier album de Programme. Arnaud commençait par déclarer : « Je suis un peu réticent aux interviews. C’est dans mon caractère, ça me fait chier de rajouter quelque chose sur un disque quand on a dit tout dedans ». Ce à quoi Damien concluait : « En plus, pour cet album, les paroles sont suffisamment explicites pour qu’on n’ait pas de questions à poser à son propos ». Est-ce par gémellité que l’on se trouve presque dans la même situation au moment d’interviewer Fredo Roman, l’homme qui se cache derrière Non Stop ? Le disque de Non Stop dit tout ce qu’il a à dire, de façon assez limpide, et le principal intéressé semble lui même avoir moins à dire que son disque. On a alors tenté de cerner les conditions d’accouchement de cet album, les éventuels liens qu’il tisse avec des voisins moins identifiables que Programme ou Diabologum, justement.

Chronic’art : A l’écoute de Road movie en béquilles, on a l’impression de pénétrer dans l’univers d’un individu, un peu jusqu’au-boutiste, qui semble contrôler chaque parcelle de ce qu’il présente. Je me demandais si c’était bien le cas ou si Non Stop était quand même un groupe ?

Fredo Roman : Un groupe ? Sur scène, oui. En fait, sur scène, il y a un groupe qui m’accompagnera. Mais en ce qui concerne l’écriture du disque, non, c’est moi tout seul. J’ai écrit les textes et la musique seul. Ensuite on est allés en studio. Là, Arnaud Michniak a placé des guitares. Il y a eu encore un peu de basse ajoutée sur certains morceaux. Sinon, la dimension de groupe, elle, est réelle mais sur scène. Sur scène, on aura une version du disque un peu plus « rock », avec une formule basse-batterie-guitare plus un scratcher. Donc Non Stop n’est un groupe qu’en live.

Et donc, pour le reste, tu restes seul maître à bord…

Exactement.

J’ai été étonné, en allant sur le site de ton label de voir qu’ils offraient, pour n’importe quel type de commande, que ce soit du Tiersen ou du Married Monk, le single Devant ma nuque de Non Stop. Ils bradent déjà ton disque ou, au contraire, ils veulent le matraquer à coup de vente forcée ?

Alors là, je ne sais pas du tout ! Il leur en reste peut-être en stock et c’est un bon moyen de s’en débarrasser, c’est vrai ! (rires) Je ne sais pas du tout quelle est leur logique. Je n’était même pas au courant.

Quels sont tes rapports, justement, avec Ici d’Ailleurs, car Non Stop n’est pas une évidence sur ce label ?

Oui, c’est vrai que ça détone un peu dans le catalogue. En fait, à la base, ça devait sortir chez Lithium, qui s’est cassé la gueule. Il a fallu trouver un autre label : j’ai balancé à droite et à gauche. Et puis Ici d’Ailleurs m’a appelé et c’était « humain », quoi ! Et il avaient l’air d’avoir compris où je voulais aller, sans censure, sans correction ni blanco. Leur côté « humain » m’a plu. Après, c’est vrai que le catalogue est… Je crois que je ne me suis pas posé la question. J’avais des interlocuteurs « humains », qui m’ont laissé un champ de manoeuvre assez large. A partir de là, j’ai dit ok. Tout s’est passé simplement.

Ton disque peut se rapprocher de la mouvance hip-hop, même si tu as l’air de faire attention à ne pas tomber dans tous les clichés du genre. On dirait que, y compris pour la pochette, tu as choisi de surprendre : les dessins de Blanquet sont inattendus dans ce contexte-là…

Là encore, ça s’est fait très simplement. Quand je me suis mis d’accord avec Ici d’Ailleurs, il a fallu que je cherche un illustrateur. Je me suis baladé sur le Net, j’ai fait le tour des sites de pas mal d’illustrateurs et puis, par hasard, je suis tombé sur le site de Blanquet (Blanquet est illustrateur pour Libération, Ferraille, entre autres…, ndlr). Là, tout de suite, la similitude avec ce que je faisais m’est apparue : c’était le même univers. Un univers de cauchemar avec un fou-rire derrière, quoi. Et ça, ça m’a plu alors je lui ai envoyé le disque. Il a accroché direct et m’a dit : « Ok. Je te fais la pochette et je te fais les illustrations dans le disque ». Ca s’est passé très simplement, comme je te le raconte : deux ou trois mails, un coup de fil, et c’était réglé.

Tu n’étais pas spécialement fan ou connaisseur de son travail alors…

Pour être franc, je ne le connaissais absolument pas avant de chercher un illustrateur, en me baladant sur le Net.

Le disque de Non Stop a beaucoup circulé sur le Net. Je crois que je l’ai entendu il y a au moins un an et demi. Est-ce que ce disque est proche de ce que tu étais il y a deux ou trois ans et est-ce pour cette raison que tu veux aller vers une formule plus rock aujourd’hui ?

Ca correspond à ce que j’étais il y a trois ans, bien sur. Mais le côté rock, je le veux surtout par rapport à la scène. Je ne veux pas me retrouver en concert à appuyer sur « play » et puis, tout seul, faire le Messie ! Je me mets à la place d’un mec qui n’a pas trop de thunes, il ne veut pas payer sa place juste pour voir un type, tout seul, qui récite ses textes sur un beat ! Il faut que ça envoie, c’est pour ça que ce sera « rock ». Après, ce n’est pas à cause d’un sentiment d’inabouti vis-à-vis du disque : c’est là pour donner une autre dimension de l’univers Non Stop sur scène. Aller sur scène, pour moi, ça veut dire y aller à plusieurs et partager le truc.

Est-ce que la présence d’Arnaud Michniak, qui joue et produit ton disque, a eu une influence importante sur l’esthétique qu’on y retrouve ?

Avec Arnaud, on est potes depuis assez longtemps. A un moment donné, je lui ai fait lire ce que j’écrivais, sur des carnets. Il a trouvé ça bien. Moi, ça m’a donné confiance et je me suis dit « pourquoi pas ? ». Je faisais déjà de la musique avant. Donc j’ai associé les deux, texte et musique. Ca a donné deux ou trois maquettes. Il a écouté et a trouvé ça super bon. Il a balancé ça à Lithium. Lithium était ok. Tout ça a démarré via mon amitié avec Arnaud…

Tu as commencé par faire de la musique ou écrire ?

J’ai toujours écrit. Je remplissais des carnets. Mais c’était plutôt moyen. Très moyen. Et puis, quand Arnaud m’a dit que ça devenait bien, la confiance aidant, je me suis davantage pris au jeu et j’ai commencé à faire attention à ce que j’écrivais. Et, du coup, quand j’ai eu quatre ou cinq textes, je me suis dit qu’il fallait que je continue.

On sent que c’est peut-être ce qu’il y a de plus important, l’écriture…

Oui. Bien sûr. Pour moi, c’est le principal. La musique n’est pas qu’un prétexte mais ce que l’on doit retenir, ce sont surtout les textes, je pense.
Tes textes proviennent d’un univers musical -des paroles- ou plutôt de la littérature ?

Ni l’un, ni l’autre. C’est des idées que je note, comme ça, par rapport à la société. Par rapport à ma vie, par rapport à plein de facteurs. Ce ne sont pas des références littéraires mais des trucs qui « sortent ».

Si je te demande ça c’est parce que j’ai fait écouter Le Fils du soldat inconnu à un ami qui m’a dit que ça lui faisait beaucoup penser à du Henri Michaux. Et puis aussi j’ai lu une interview de toi où tu disais que les textes te venaient suite à des visions, que tu entendais des voix…

Ah mais Michaux, ça va. J’aime bien, tu sais ! (rires)

Surtout quand tu lis Face aux verrous ou…

Face aux verrous ? A fond ! Et puis La Vie dans les plis aussi. Bien sûr. A fond !

Ceci dit, en parenté musicale, je trouve qu’on peut te rapprocher aussi de Léo Ferré…

Ca me fait plaisir, ça.

J’ai le sentiment que tu as voulu gommer ça sur la version finale de Road movie en béquilles. Sur la démo, le dernier morceau, La Main froide, commençait avec des samples d’un grand orchestre, qui donnait vraiment une couleur Ferré, avec tes textes déclamés, et puis, là, tu as enlevé tout ça pour mettre quelque chose de moins identifiable à du Ferré…

Ah non, pas du tout. La raison est plus simple : j’ai dû enlever ce sample pour une bête histoire de droits. C’est juste un sale petit problème de droits ! (rires) C’est moins lyrique !

Dans le même registre, sur l’album final, on trouve deux morceaux, un peu différents d’un point de vue sonore et musical, qui n’étaient pas sur la démo. Ils ont été composés plus tard ?

Là, je ne peux pas te répondre. On me parle beaucoup de cet album qui a circulé sur le Net, mais je ne sais pas de quelle version des morceaux il s’agit. J’ai vu des forums où on parlait de ça mais, sincèrement, je ne sais même pas d’où cette version est sortie : le nombre de titres, les morceaux, les versions… Il y a des titres que j’ai enregistré un peu plus vers la fin. Après, ne sachant pas à quel moment le disque est parti sur le Net, j’ai du mal à situer ça.

Es-tu investi dans le dernier projet d’Arnaud Michniak, ce laboratoire qu’il a baptisé Le Brouillon ?

Non. Parce que c’est un peu tombé à l’eau. On a fait un film, cette année, qui est en cours de montage. C’est presque terminé et ça devrait finalement donner un moyen métrage. On l’a tourné ensemble. On cherche quelqu’un pour le gonfler en 35 mm, alors il ne faut pas hésiter à se manifester auprès de nous parce que l’on sait que c’est assez cher et qu’on n’est pas dans les ramifications du milieu du cinéma et que c’est un peu compliqué. Mais, pour en revenir à Arnaud, il est plus dans le cinoche, maintenant.

Par déception vis-à-vis du parcours de Programme ?

Non, pas du tout. Simplement parce qu’il a le sentiment d’en avoir fait le tour. Il est passé à autre chose et a envie d’exprimer ce qu’il ressent par un autre moyen. Ce moyen métrage dont je te parlais est une espèce d’état des lieux de notre société, vue à travers quatre potes. Voilà.
Pour revenir à Non Stop par cette question, est-ce que la prédominance de la question sociale dans ton disque vient aussi du fait que c’est un des thèmes abordés dans le hip-hop ?

Non, pas du tout. Ca n’a rien à voir avec ça. C’est juste une réaction épidermique à tout ce qui se passe autour de nous. De tout ce bordel et du manque de réaction qu’il y a par rapport à ça. Tout le monde roupille et il y a le feu. C’est plutôt ça. Et puis, quand tu en parles avec des gens, on te traite de casse-couille ou de ringard ! Ca plombe l’ambiance. Je ne sais pas, tu dois le ressentir aussi, non ?

Oui, Non Stop, c’est pas du rock festif !

Oui ! En même temps, c’est vrai que c’est grave, sombre ou tout ce que tu veux mais je ne crois pas que ce soit bas du front ou premier degré. Ni ultra-pessimiste : il y a pas mal d’humour, je crois. Mais, le disque, on peut le prendre comme un constat, comme un état des lieux du monde d’aujourd’hui. Moi, je le vois comme ça.

D’ailleurs, c’est sans doute étrange pour toi, mais cet humour doit faire qu’on te compare de temps en temps à Stupeflip ?

Oui, bien sur. C’est marrant…

Finalement, si ton disque était sorti sur Lithium, avec la participation active d’Arnaud Michniak, est-ce que ça n’aurait pas trop fait mariage consanguin ?

Bof. Mon disque est sorti sur Ici d’Ailleurs et on me casse quand même les couilles avec Programme. Pour moi, Arnaud est un pote, il l’a produit. Il y a des affinités mais il n’y a pas que ça. Je pense que si tu écoutes Programme, on est dans le même camp mais pas dans le même sac ! C’est un peu facile et grossier d’assimiler les deux, de faire comme si c’était la même chose…

Là, le disque étant enfin sorti, tu te prépares à tourner : tu te sens dans quel état d’esprit ? Ca va être très différent de la phase où tu écrivais seul dans ton coin…

Oui, ça n’a rien à voir. Mais, au fil des répétitions, j’emmagasine de la confiance et là, ça va. Et ça va envoyer ! (rires)

Sur scène, on découvrira de nouveaux morceaux ?

Non, ce sera uniquement l’album même si, là, j’écris le prochain. Ce serait trop tôt pour le balancer sur scène. J’attendrai que ce soit prêt. Pour le moment, il y a l’album, il y a cette version plus rock. Le reste viendra après. Quand ce sera prêt.

Sur ton site, j’ai vu qu’il y avait un MP3 live (Ca m’arrive) qui provient du Festival « Chauffer dans la noirceur »: il y a donc déjà eu des concerts de Non Stop ?

Non, c’est le seul !

Ici, on ne dirait pas que c’est une formule « groupe », le son est…

Le son est pourri ! Je sais. Je l’ai entendu et on ne capte pas très bien le groupe. On l’a enregistré en sortie de table, sur un mini-disc. C’est pour ça que l’on ne se rend pas compte de la nouvelle dimension rock que ça envoie…

J’ai même cru que tu chantais sur une bande.

J’ai eu la même réaction à l’écoute. En fait, ils ont tenu à le mettre, j’ai dit ok, mais on est loin du compte ! On va vraiment voir autre chose sur scène !

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Road movie en béquilles