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A l’heure où tous les techno-addicts se tournent avec curiosité vers le jazz, Nils Petter Molvaer fait le chemin inverse : avec « Solid Ether », l’ancien compagnon d’Elvin Jones prend place parmi les pionniers du défrichage trans-stylistique.

La rumeur court depuis un certain temps déjà : c’est vers le jazz qu’il faut tourner le regard si l’on veut espérer entrevoir l’avenir des musiques électroniques d’aujourd’hui. Du côté du jazz, qui s’est parfaitement remis de toutes les unions possibles et imaginables (pénétrations impolies, fréquentations douteuses et bousculades régénératrices : la fusion, quoi) depuis quelques décennies, l’idée fait son chemin plus doucement. En 1998, le Norvégien Nils Petter Molvaer la fait avancer de plusieurs cases d’un coup avec un premier album remarquable, Khmer (déjà chez ECM), croisement détonant des musiques improvisées acoustiques, marque de fabrique du label allemand qui héberge l’hybride, et de l’univers sonore et instrumental de tout ce que le rock compte de rejetons électrifiés -trip hop, techno, drum’n’bass ou ambient. Le résultat : un pont solide jeté entre des genres à la compatibilité desquels on n’osait pas tout à fait croire encore, agressif, impulsif, mêlant dans une production impeccable les beats massifs et complexes programmés par ses soins aux lignes mélodiques d’instruments acoustiques (trompette, guitares, batterie ou dulcimer). S’il n’est pas question de parler d’une quelconque révolution, force fut de constater, avec la présence sur le label de Manfred Eicher (connu et reconnu pour ses productions léchées, ses magnifiques pochettes et son slogan en forme de manifeste écolo -« le plus beau son après le silence ») de ce projet aussi audacieux qu’ambitieux, que quelque chose était en train de bouger.

Le tempérament musical aventurier du trompettiste norvégien s’explique sans doute en partie par les influences croisées d’une heureuse expérience paternelle (Molvaer père est un jazzman à la forte notoriété locale) et d’expériences précoces sur la scène rock scandinave -« Je me suis toujours senti à la maison dans ce monde-là ». Ce n’est d’ailleurs qu’après avoir touché de la basse, des claviers et cassé quelques baguettes qu’il se décide, une quinzaine d’années après sa naissance (1950), pour la trompette. Sa principale école, c’est celle du Miles Davis électrique, qu’il découvre avec Bitches Brew et suivra attentivement jusqu’à Agharta : « Khmer, pour moi, est d’une certaine manière toujours connecté à cette tradition, si on peut appeler ça comme ça. » Ses autres disques de chevet sont signés Don Cherry, Jon Hassell, Brian Eno, toutes influences propres à entretenir une flamme de pionnier. Sa maîtrise de la grammaire du jazz et la technicité de son jeu instrumental lui permettent d’accompagner la plupart des pointures du jazz national et de remplir quelques contrats auprès d’Elvin Jones, Gary Peacock et George Russel : Molvaer est là, quelque part entre le concept lydien et Basement Jaxx. On le retrouve au casting des disques du percussionniste contemporain Robyn Schulkowsky (à écouter : Hastening Westwards), du big band Oslo 13, de la poétesse et chanteuse Sidsel Endresen (qu’on entend dans Solid Ether) ou du groupe Masqualero, se forgeant une étiquette d’improvisateur tendance nordique (huit enregistrements pour ECM suffisent à établir une réputation) que la sortie de Khmer fera bientôt voler en éclat.
Depuis 1993, Molvaer accumule en effet au fond de son disque dur un abondant matériau sonore qu’il va s’employer à organiser, éditer, sélectionner avec l’aide de l’ingénieur du son Ulf W.O. Holand, lequel lui ouvre un crédit temps illimité au Rainbow Studio d’Oslo : « On a enregistré une énorme quantité de matériel, par blocs de deux jours ici, deux jours là. Le tout était de mettre en forme tout ça. » Le projet Khmer se structura finalement avec six musiciens, dont trois guitaristes, un batteur et deux habiles manipulateurs de samples, dont Holand, et fit rapidement l’objet de remixes (Herbalizer, Mental Overdrive, Rockers HiFi) qui composèrent un maxi single largement diffusé en club. Etrange rêverie à la limite de l’improvisé et de l’ambient, parfois carrément agressif, souvent excitant, Khmer, qui ne ressemblait à rien de connu tout en exsudant des dizaines d’influences, se fit une bonne place dans nos lecteurs compacts jusqu’à aujourd’hui. Depuis deux ans, c’est en public que la musique du groupe évolue, s’enrichit, se cherche. Solid Ether, indéniablement plus abouti, donne à entendre un nouveau jalon sur le chemin, aussi court que celui qui relie deux extrêmes opposés, entre improvisation et programmation, action machinique et réaction acoustique, réalisation organisée et spontanéité mélodique.

Tout l’enjeu de la musique de Nils Petter Molvaer est effectivement dans la superposition paradoxale de deux processus de création diamétralement opposés et dans les interactions qu’elle peut engendrer. Soyons clairs : la créativité dans le traitement des timbres (les discrets effets de filtres dans Ligotage), la richesse des arrangements rythmiques, le foisonnement sonore (pour partie dû à DJ Strangefruit -« c’est notre pompe à idées, surtout quand nous jouons en public ») dont le Norvégien fait preuve dans Solid Ether le place au tout premier rang des musiciens électroniques actuels -on n’étonnera personne en rappelant que Massive Attack est l’une de ses plus importantes sources d’inspiration avec Miles, Brian Eno et Bill Laswell. Mais là où il marque indéniablement des points, c’est dans cette façon de repenser l’improvisation et la place de l’instrument acoustique dans l’environnement électronique : armé de sa trompette au son fragile, pur, dénué de tout vibrato et pour ainsi dire charnel (en un mot, irrésistiblement jazz), il doit se frayer un chemin dans le magma sonore, jouer avec mais aussi contre des lignes de basse surpuissantes ou des rythmes foisonnants et inédits. L’intérêt de la musique de Molvaer consiste ainsi en la mise en scène de la confrontation a priori insoluble entre écriture électronique (programmation réfléchie des séquences, de l’architecture sonore du morceau) et improvisation -autrement dit, pari sur l’instant et le non-reproductible. Loin d’exclure la surprise et le rebond, l’espace électronique à l’intérieur duquel il s’installe lui ouvre de nouvelles portes et, aussi fécond que les meilleurs quartets acoustiques, le met en mesure d’accomplir cette « destruction de la durée » (Gérard Legrand) qui caractérise la réalisation instantanée de l’improvisation.

Solid Ether, donc : un disque aux contours tranchants, où l’on perd aisément tout sens de l’orientation, rejeté de vagues violentes en plages troubles -Molvaer semble aimer les climats malsains à la violence croissante, ou, plus simplement, ne nourrir aucun préjugé contre l’agression. Ligotage, progression dérangée et fracassante s’achevant dans un paroxysme sonore fait de samples sales et censée évoquer « une forme d’acte sexuel particulièrement tordue », est à ce titre significatif (à écouter sur les images d’un porno amateur est-allemand, résultats garantis). Ailleurs, c’est un morceau légèrement mélancolique (Trip) qui sert de théâtre aux expérimentations (passer la trompette au vocodeur) avant de dégénérer en funk hybride, deux batteurs (Rune Arnesen, déjà présent sur Khmer, et Per Lindvall, bien connu pour ses inoubliables envolées disco au sein du groupe Abba) enrichissant les figures rythmiques. Au beau milieu de ces ballades futuristes (Tragomar, du nom d’un restaurant de plage de la Costa Brava, avec la magnifique guitare d’Eivind Aarset) et des climats ambient où se rejoignent jazz nordique et vertiges electro, un titre inattendu, Merciful, paroles de la chanteuse Sidsel Endresen sur une partition de piano minimaliste. Une poignée de secondes durant lesquelles Nils Petter Molvaer suspend son ballet drum’n’bass hypnotique et retourne aux sources, abandonnant provisoirement les rythmes rachitiques ou surpuissants, les samples invraisemblables de DJ Strangefruit et les lignes de basse fracassantes d’Audun Erlien. L’une de ces cassures brutales qu’il est si habile à provoquer. Comme le signe que son projet musical a abouti -comme une aurore boréale dans la nuit électronique.

Nils Petter Molvaer : Solid Ether (ECM / Universal)