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Par une lourde fin d’après-midi d’été, au fin fond d’un café branché du Marais, le couturier japonais Nigo donne quelques interviews à la presse. Attitude décontractée, lunettes de soleil ; l’artiste ne daigne répondre qu’à quelques rares questions. Pour le reste, il se contente de laisser parler, à sa place, sa traductrice… Même s’il n’a que très peu participé à Ape Sounds -un album pourtant signé de son nom-, Nigo prend visiblement plaisir à jouer les rock stars…


Chronic’art : Vous avez invité sur votre album plusieurs artistes venant d’horizons musicaux très différents : Cornelius, Ben Lee, James Lavelle ou encore Tony Vegas des Scratch Perverts… Comment votre choix s’est-il porté sur toutes ces personnes ?

Nigo : Ce sont tous des amis que je connaissais depuis fort longtemps. Ce n’était donc pas difficile de les rencontrer. Enormément d’artistes issus de divers mouvements musicaux ont déjà fréquenté mes magasins. La plupart d’entre eux ont d’ailleurs porté mes lignes de vêtements lors de prestations live… C’était pour moi l’occasion de faire plusieurs nouvelles connaissances ces dernières années. C’est à partir de là que l’idée d’effectuer des collaborations musicales m’est venue…

Pouvez-vous expliquer ce qu’est exactement Nigo ? Est-ce votre nom d’artiste ou plutôt le nom d’un projet musical tel que l’ont été U.N.K.L.E. ou Handsome boy modeling school ?

C’est un pseudonyme que j’ai depuis toujours. Tous les vêtements que je dessine portent cette signature. Il m’a donc paru logique de sortir le disque sous ce nom, même s’il désigne maintenant un collectif d’artistes. Mais ça ne veut pas dire grand-chose. La majorité des invités figurant sur le prochain album va sûrement changer ; le concept gardera néanmoins le nom de Nigo…

Vous n’êtes pas directement issu du milieu de la musique. Ce projet a-t-il été difficile à organiser ?

Nous avons commencé à faire nos premières démarches vers la fin de l’année 97. Dès le départ, nous nous sommes fixés une période de deux ans pour l’accomplissement de cet album, afin de ne pas tourner en rond. Nous voulions tout simplement aller droit au but, et ne pas nous laisser accaparer par de petits détails de production qui peuvent toujours faire perdre énormément de temps…

Depuis combien de temps êtes-vous musicien ?

J’ai commencé très tôt, en 1982, sans pour autant sortir de disques. Mais j’ai toujours été lié à la culture musicale : en collaborant avec des magazines en tant que journaliste, ou par l’intermédiaire de mes lignes de vêtements, qui sont directement inspirées des courants musicaux.

N’a-t-il pas été difficile de travailler avec tous ces collaborateurs anglais ou américains, sans parler un seul mot de leur langue ?

Nous avons tout d’abord communiqué par l’intermédiaire de traducteurs ; mais ça n’a pas servi à grand-chose. Ca va peut-être vous paraître caricatural, mais la musique est un langage universel. En quelque sorte, c’est elle qui parlait à notre place.

Ape Sounds est un album qui fonctionne beaucoup sur la référence. L’ambiance générale est très inspirée de la musique 70’s, sauf pour les morceaux hip-hop qui, eux, sonnent comme le old-school du début des années 90… Doit-on conclure par là que vous êtes quelqu’un de nostalgique ?

Ce n’est pas spécialement de la nostalgie. J’ai plutôt voulu faire une synthèse des diverses influences musicales qui m’ont guidé depuis toujours. Durant mon enfance, je passais la plupart de mon temps à écouter du rockabilly. Puis pas mal de rock, et bien sûr du punk vers la fin des années 70. L’éclosion du mouvement hip-hop m’a frappé de plein fouet, c’est un courant qui n’a cessé de m’influencer dans mon travail. Quelque part, Ape Sounds est une sorte de résumé de mon parcours…
N’avez-vous pas l’impression d’être un peu trop tombé dans le jeu de la citation ? Ape Sounds n’est pas un album des plus novateurs…

Certes, mais je prends plaisir à citer des choses que j’aime. Ne serait-ce qu’en invitant des artistes dont j’ai toujours admiré le travail. Tout comme je l’ai toujours fait avec la mode, je tiens aussi à revisiter mes influences. Prendre quelque chose qui existe déjà pour ensuite le retravailler à mon image…

Il n’est pas facile de déterminer exactement quelle part vous avez tenu dans cet album… Etait-ce celle d’un musicien compositeur ; ou vous êtes-vous plutôt comporté comme un producteur dirigeant d’autres artistes, comme l’avait fait James Lavelle avec U.N.K.L.E. ?

Sur l’album, je joue un peu de batterie sur quelques titres et du sitar sur le bonus track. Pour ce qui est des compositions, j’ai travaillé avec Kudo, le producteur de Major Force West. Nous avons souvent dirigé les musiciens et assuré la production ensemble. Un travail très bénéfique pour moi, car c’est quelqu’un qui a une grande expérience ; il a beaucoup vaqué dans le milieu de la musique… J’ai aussi supervisé l’élaboration du design et du packaging de ce disque, qui a été réalisé par Futura 2000 (le graphiste de U.N.K.L.E., ndlr). L’aspect visuel d’un album est selon moi aussi important que la musique qu’il contient…

On aime énormément la scène expérimentale japonaise de ces dernières années : Ryoji Ikeda, les Boredoms, Ruins ou encore Tetsuo Furudate. Seulement, votre style n’a absolument rien à voir avec ces groupes… Aimez-vous ce genre de musique ? En tant que japonais, vous sentez-vous proche de ce milieu culturel ?

En écoutant mon album, les personnes qui ne me connaissent pas pensent tout d’abord que je suis anglais ou américain. Je suis flatté par ce genre de réactions, car je me sens bien plus proche de labels comme Mo’Wax ou Grand Royal que de ces musiques japonaises dont vous me parlez. A vrai dire, je ne connais que très peu ces groupes ; leurs travaux sont avant tout élitistes et ils ne m’intéressent pas. Mon ambition est de faire une musique plus populaire, destinée à dépasser les frontières…

Maintenant que l’album est sorti, comptez-vous vous replonger dans la mode, ou avez-vous d’autres projets musicaux ?

Une série de quatre singles est prévue chez Mo’Wax pour le mois de novembre. Ensuite, nous allons effectuer cinq concerts, uniquement au Japon. C’est vraiment peu, mais c’était la seule solution possible, car j’ai vraiment tenu à regrouper sur scène tous les artistes ayant contribué à l’enregistrement d’Ape Sounds

Le bonus track qui se situe à la fin de votre album est assez étrange. Il y a deux minutes d’instrumental ; puis, lorsque la ligne de rap commence, le morceau est subitement coupé… Qu’est-ce que ça signifie ? Est-ce une blague ?

Le rappeur invité est un membre des Beatnuts. Ce morceau sera le premier titre de mon prochain album. C’est tout simplement pour annoncer la suite, pour donner envie aux gens de suivre mon travail…

Propos recueillis par

Lire notre critique d’Abe Sounds