PARTAGER

D’un livre à l’autre, Linda Lê impose sa voix fragile et hantée comme l’une des plus importantes et énigmatiques de la littérature d’aujourd’hui. Dans « Kriss », elle utilise une nouvelle forme inattendue (la tragédie) pour creuser les thèmes qui traversent toute son œuvre : la folie, la création, les morts. Rencontre entrecoupée de silences avec une auteur en perpétuel exil.

La bibliographie officielle de Linda Lê commence en 1992, avec Les Evangiles du crime : elle en a elle-même retranché ses précédents romans, publiés très jeune (le premier à 23 ans), estimant qu’elle n’y avait pas encore trouvé sa voix. Liant l’écriture et la vie, elle construit depuis une œuvre qui, à tous les points de vue, s’impose comme l’une des plus importantes de la littérature française d’aujourd’hui. Sa timidité légendaire, les longs silences dont elle ponctue ses propos, l’embarras qu’elle semble éprouver même dans des endroits familiers (le café où se déroule notre rencontre, qu’elle fréquente de temps à autres), l’extrême douceur de sa voix, presque inaudible parfois, donnent à son personnage un côté étrangement décalé, comme si elle n’était décidément à l’aise nulle part. « Je me sens étrangère partout », avoue-t-elle : née au Vietnam d’une mère française et rapatriée à Paris avec celle-ci après la chute de Saigon, Linda Lê se définit moins comme une écrivain franco-vietnamienne que comme une écrivain en irrémédiable exil. « Le mot est un peu galvaudé, dit-elle, mais on vit toujours dans une sorte d’exil intérieur. C’est un sentiment qui offre des possibilités, et c’est se fermer à beaucoup de choses que de l’ignorer. Ce sentiment de venir d’ailleurs, je pense que je l’aurais eu de toutes façons. Je me sens étrangère partout ». Partout, et notamment dans son époque, à laquelle elle ne ressemble guère : « Sans aller jusqu’au dégoût, il me semble qu’il faut être Bouvard et Pécuchet pour aimer son époque ». Rien de moins moderne, de fait, que la forme littéraire qu’elle a choisi d’utiliser pour son nouveau livre, Kriss : la tragédie, avec une relecture du mythe d’Electre et d’Oreste. Et rien de plus inattendu que le lieu où elle l’a installé -les Etats-Unis, où Oreste aura pour mission de venger la mort d’un soldat américain ayant massacré au Vietnam.

Linda Lê s’éloigne donc encore un peu plus des habitudes du genre romanesque, qu’elle n’a d’ailleurs jamais vraiment respectées : « Je n’aime pas tout ce qui est immédiat ». Elle n’a jamais cessé de chercher de nouvelles formes pour explorer les thèmes qui hantent toute son œuvre : la folie, la création, les morts. Rares sont les univers dans lesquels ces derniers sont plus présents. Chez elle, ils semblent finalement plus vivants que les vivants : ce sont toujours eux qui mènent l’action, en hantant, en condamnant ou en sauvant. « La littérature est une arche en papier qui sauve les paroles des disparus. Il y a un livre de Howard Norman qui s’appelle L’Obsession de L. : au début, un personnage prend des photos où des morts apparaissent, et j’ai toujours l’impression que si je prends une photo de la vie réelle, les morts y apparaissent, comme par une sorte d’insurrection des spectres ». Issue de son enfance au Vietnam durant la guerre, cette présence des morts (qui a pour elle partie liée avec le jeu : « Ce jeu avec la mort est un jeu avec l’imaginaire, les deux se confondent un peu ») culmine dans la figure du père, sujet de son triptyque romanesque : Voix, Les Trois arques, Lettre morte.
Pendant longtemps ce père a été le destinataire symbolique de tout ce qu’elle écrivait ; la crise qu’a provoqué pour elle sa disparition l’a poussée aux limites de la folie, qu’elle a vécue comme une expérience à double tranchant, à la fois négative et positive. « Je considère la folie comme un voyage initiatique. Il y a une folie qui sauve, qui sauve d’une normalité qui nous ancrerait trop sur nous-mêmes. Mais à partir d’un certain moment, quand on va trop loin, et j’en ai fait l’expérience, cela peut être un arrêt dans la création. Il ne faut pas que la folie soit un refuge ».

De fait, Linda Lê semble aujourd’hui établir un rapport plus distancié avec la folie, comme en témoigne l’attitude de Stan (alias Oreste) dans Kriss. Stan renvoie la folie à elle-même et la tragédie avorte : il échappe au fatum par le pouvoir des mots. « Il y a comme une conscience littéraire aujourd’hui qui se place au-dessus et qui regarde la folie de loin ». Par le langage, Linda Lê joue : joue avec les morts, joue avec la folie, se dédouble et fait revivre les grandes figures féminines qui ont toujours traversé son œuvre. De Ingeborg Bachmann, qui apparaît dans Les Aubes, à Marina Tsvétaïeva, à qui elle a consacré un ouvrage, toutes ont quelque chose d’Antigone, le suprême archétype. « Comme Electre, c’est un personnage à la fois désincarné et totalement charnel. Ce sont des dissidentes, j’aime les dissidentes, leur parole est tranchante, leur opposition radicale ». Depuis son triptyque, Linda Lê semble évoluer vers une écriture de plus en plus régentée par le mythe, comme le montrent ses références aux Parques, à Ulysse (dont la réponse faite au Cyclope fut le point de départ de son précédent livre, Personne), à Electre ici, ou encore à l’allégorie des démons de l’inspiration, utilisée dans L’Homme de Porlock. Ainsi tisse-t-elle peu à peu la trame d’une « mythobiographie », « de sorte que l’écriture de soi rejoigne une dimension universelle. Je n’aime pas l’écriture brute, je n’aime pas l’autofiction. Il faut qu’il y ait une transmutation, comme des anamorphoses, des perspectives déformées de soi par lesquelles on se découvre aussi ». Linda Lê vise l’atemporel ; elle a transformé sa folie en dépersonnalisation active, en méthode de connaissance. Ce qui explique, sans doute, son recours inattendu au genre dramatique : « Dans mes romans, il y a avait des voix, des éclats de voix, mais pas de dialogues. J’ai eu envie d’écrire pour la première fois des dialogues ». Après Sartre, Mishima ou O’Neil, Linda Lê ressuscite le fantôme d’Electre au moyen de cette « sorcellerie évocatoire » dont parlait Baudelaire pour définir l’écriture. Car la littérature est la seule religion de Linda Lê, mystique athée qui, à la fin de notre entretien, tandis que je commence à mesurer la force et la tension intérieures que dissimule son apparente fragilité, affirme : « Pour moi écrire ce n’est pas entrer en religion ; c’est entrer dans un rapport polémique et violent avec la religion de la littérature ».

Linda Lê, Kriss suivi de L’Homme de Porlock (Christian Bourgois)
Voir en archives nos chroniques de Lettres mortes et Autres jeux avec le feu