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Le Centre d’art contemporain de Kerguéhennec expose jusqu’au 30 septembre 2000 les œuvres jusqu’ici inédites en France de Glenn Brown. Ce jeune artiste de l’Est londonien, qui vient tout juste d’être couronné par le Turner Prize, est l’occasion pour le domaine de Kerguéhennec d’affirmer sa volonté expérimentale.

A vingt minutes de Vannes -Bretagne Sud-, cet immense parc ouvert au public s’articule autour d’un étang où les pêcheurs viennent le dimanche patiemment attendre l’anguille ou la perche. Les visiteurs y découvrent alors, au fil des sentiers ombragés, les créations in situ d’artistes contemporains de réputation internationale. Passée l’imposante grille d’entrée, le Parcours flottant de Marta Pan nous accueille à même le plan d’eau. Puis la vue s’ouvre sur le château et ses annexes aménagés en centre d’art.
Construits au XVIIIe siècle, château, dépendances et parc ont été vendus récemment par la comtesse -en 1972 seulement- au conseil général du Morbihan. Le premier parc de sculptures contemporaines en France a ensuite été créé en 1986, à l’initiative du Fonds régional pour l’art contemporain de Bretagne. Abritant une quarantaine de sculptures d’artistes différents, Kerguéhennec est aujourd’hui l’un des plus importants centres d’art à l’échelle européenne.

Les œuvres de ces artistes travaillant à ciel ouvert sont disséminées un peu partout au cœur des presque 200 hectares de verdure du domaine, tel le Sentier de charme qui se dissimule parmi les arbres. Giuseppe Penone se sert du bronze à la façon des plantes et ses sculptures s’intègrent alors à la sphère naturelle en créant du vert dans leur geste végétal. Richard Long vient lui relier le moment vécu par l’artiste à celui du visiteur et à l’environnement en présence. Ainsi s’érige le Cercle de pierre, à l’image d’un carrefour topographique de nos différentes réalités. A côté des bâtiments, les 1 000 pots bétonnés de Jean-Pierre Raynaud cherchent eux aussi à s’intégrer à l’histoire et à la mémoire du lieu en jouant de l’opposition entre la nature et le travail de l’homme -travail ici illustré par la serre horticole.

La balade artistique de Kerguéhennec reprend les plus grands mouvements qui ont animé l’art contemporain au cours de ces dernières années. Mais l’avenir du parc va au-delà et s’engage aujourd’hui sur de nouvelles voies. La volonté de Frédéric Paul, son directeur successeur de Denis Zakaropoulos, est d’impulser au domaine un nouveau dynamisme. Entre le Centre d’art lui-même qui accueille les expositions actuelles, les écuries aménagées en atelier de restauration de bois polychromes et la bâtisse du château dont la décoration intérieure du XIXe siècle est classée, cet ancien du Frac de Limoges dispose d’un très grand espace de liberté ; « une liberté qui se gagne », dit-il. Cette liberté multiforme s’étend au parc paysager, un espace ouvert invitant la plupart des visiteurs à la découverte de l’art contemporain hors du contexte de muséification. Nul ne peut en effet rester insensible à l’Auditorium de l’Autrichien Franz West, cette série de canapés disposés en plein air et recouverts d’immenses tapis dont la localisation change au gré de l’humeur de l’équipe responsable. L’idée est de continuer ce laboratoire de l’expérimental, sans toutefois tomber dans le tout et n’importe quoi. Pas question par exemple d’envisager un quelconque développement « art et nature’’, en référence à la présence sur le même lieu de la chambre d’Agriculture qui se tourne aujourd’hui vers l’agriculture paysagère. « Ce serait tout de même bien mièvre !’’ clame Frédéric Paul.

La présentation actuelle des œuvres de Glenn Brown vient donc s’inscrire dans ce contexte novateur. L’artiste londonien dit lui-même qu’il tient beaucoup à ce que ses œuvres soient subversives, « comiquement subversives’’ (entretien avec Stephen Hepworth, Londres, mai 2000, catalogue de l’exposition). Glenn Brown s’affirme comme un détourneur professionnel de tableaux. Et pas n’importe quels tableaux ! Sous son pinceau -puisqu’il s’agit essentiellement de peinture-, Fragonard, Auer Bach, de Kooning ou encore Dalí deviennent de banales illustrations relevant davantage de la bande dessinée ou de la science-fiction que des prestigieuses écoles des grands maîtres. Ces illustrations respectent le format d’origine et sont de véritables prouesses techniques : chaque toile reproduit son modèle en en gommant les aspérités picturales originelles. Les œuvres de Glenn Brown intriguent l’œil et jouent sur l’espace : elles obligent le visiteur à chercher un angle de vue confortable, à se positionner dans le lieu, bref, à trouver sa place.
Les couleurs éclatent, les touches d’huile ou d’acrylique semblent gicler et sont prêtes à nous donner la nausée si nous nous en approchons trop. L’aspect visqueux de la toile déforme la douceur des visages, ceux de Fragonard par exemple. Des sculptures viscérales faites d’un amalgame de peinture et de collages viennent encore ajouter à ce désagréable sentiment. L’artiste pousse à son maximum la déformation en usant dès le départ de mauvaises reproductions et en leur faisant subir sa propre vision torturée du monde, telle cette anamorphose inspirée d’un tableau de Dalí.

Le travail de Glenn Brown dérange. Sa facture éminemment expressionniste alliée à sa démarche entièrement subjective en matière de reproduction nous invite à interroger différemment les tableaux des grands maîtres et la valeur que nous leur accordons. Il se définit comme un Arcimboldo qui puiserait ses sources dans l’histoire subjective de la peinture. Loin de tout compromis romantique, l’artiste veut ouvrir le regard du visiteur au monde réel et non à celui que les médias lui proposent. Une façon de refuser la manipulation mentale qui fait loi dans notre vie de tous les jours.
Afin de promouvoir les nouvelles perspectives de l’art contemporain, poussant jusqu’aux marges mêmes de l’excentricité, Frédéric Paul choisit lui-même la programmation des expositions. Son regard lumineux offre la meilleure garantie pour Kerguéhennec d’affirmer encore sa dimension avant-gardiste.

Glenn Brown, exposition jusqu’au 30 septembre 2000
Domaine de Kerguéhennec
Centre d’art contemporain – Centre culturel de rencontre
Bignan (56)
Renseignements : 02 97 60 44 44