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Alors que sort leur quatrième album La Grande Musique, entre funk à la Jon Spencer, misogynie à la Gainsbourg et dialogues à la Jean Eustache, les Little Rabbits sont en promo dans les bureaux de Barclay, dans des canapés violet-rose, très raccord avec la pochette bonbon de leur CD. Entretien avec deux des six lapins, Federico et Gaètan.

Chronic’art : Comment se passe la composition des morceaux, au sein des Little Rabbits ?

Federico : Je fais d’abord des démos assez succinctes, avec un sampler et un 8 pistes. Je prends des boucles, de batterie, de piano, et je pose mes textes dessus. Je propose ça aux gars, et on échafaude des plans pour en faire quelque chose de consistant. Pour cet album, on a fait des maquettes assez élaborées à Nantes avec le groupe, et on est ensuite allé à Tucson enregistrer avec Jim Waters (Jon Spencer Blues Explosion, Married Monk).

Les paroles et le ton de la voix sont très distancés, ou ironiques. A quel point vous impliquez-vous dans la musique ?

Federico : Il y a peut-être effectivement une volonté de ne pas s’impliquer totalement dans les textes.

Gaètan : L’interprétation est comme ça : désabusée, nonchalante, désinvolte. Mais elle renvoie à une identité et à un univers qu’on aime bien, celui d’un Brialy ou d’un Belmondo dans A bout de souffle. Un certain type de comportement propre au cinéma français, qu’on apprécie. Quand on regarde les films de Rohmer, on sent le même détachement. Ca n’enlève rien aux morceaux mais ça les amène sur un terrain différent. Nos références esthétiques sont plus de ce côté-là que dans la chanson.

Vous avez l’impression de faire partie quand même d’une scène française ?

Gaètan : Non, pas vraiment, on connaît des gens, bien sûr, mais on est un peu dans notre monde à nous et on ne se confronte pas trop avec les autres musiciens. Chacun des membres du groupe apprécie des choses différentes dans la scène française. Mais nous, on est un groupe, alors que la tradition de la musique française est faite d’individualités, d’artistes seuls. Il y a Noir Désir peut-être, qui a son truc, son univers un peu militant, mais c’est assez loin de nous. Chacun sa poésie. Après, on apprécie les musiciens qui font un travail cohérent, qui y mette un peu leurs tripes.

Federico : En plus, je ne sais pas s’il y a vraiment une scène française, à part la scène électronique.

Entre la pochette du disque et la référence aux voitures, aux objets de consommation, il y a une connotation un peu pop-art dans votre travail. C’est un courant que vous aimez bien ?

Gaètan : Oui, mais pas plus ou pas moins qu’un autre. La pochette de Joèl Hubaut est née d’une rencontre. Depuis trente ans, il se constitue un « musée du lapin » (rabbit génération, lapin épidermique, lapin sémiotique…) et ça lui semblait incontournable de travailler avec nous. Donc il nous a contactés pour faire la pochette du disque. Comme il travaillait sur une série de monochromes, il nous a proposé le rose, ce qui nous plaisait moyennement, à cause du côté pop que ça impliquait et dont on aimerait bien se détacher. Mais finalement, après cette journée passée avec lui pour les photos, on a trouvé l’image assez forte. L’accumulation de symboles, de références empêche de la réduire à des codes sociaux ou politiques trop évidents, le côté gay, ou pop. Mais on ne connaissait pas Joèl Hubaut avant de faire ça avec lui. Et on s’est bien entendu, il a un côté « vieil anar » qu’on aime bien. Il a un ton qui n’est pas si éloigné du nôtre. Je me souviens qu’Anna Karina, en écoutant Yeah!, nous avait traités de « vieux anars », sans que ce soit péjoratif, mais il devait y avoir une part de vérité. Donc, la rencontre avec Hubaut est assez logique finalement.

Vous vous sentez « vieux anars » ?

Gaètan : Non, c’est un terme qui a un sens très précis, je suis pas sûr qu’on le connaisse bien d’ailleurs. On est un peu anars c’est vrai, dans nos textes, en évoquant un certain chaos, une anarchie. Mais on ne prône rien, on n’a pas de discours. Et c’est peut-être en cela qu’on est des anarchistes aujourd’hui.

Il y a quand même des textes assez revendicatifs, comme La Grande Musique ?

Federico : Oui, mais c’est plus proche de la beuverie que du discours politique.

Et quelle est la part d’autobiographie ou d’ironie dans des textes comme celui-là ?

Federico : C’est purement autobiographique. C’est les grands soirs. Et c’est le regard que je peux avoir sur mes copains ou sur des gens dans ces moments d’excitation particuliers.
Vous parlez de virées en bagnole, et les voitures reviennent souvent dans les textes. Vous aimez vraiment les voitures ?

Federico : Non, on s’en fout, c’est juste un cliché qu’on aime bien utiliser. La chanson sur l’Alfa Romeo, c’est plutôt un morceau à dégoûter des voitures. On aurait pu faire la même chose avec des motos.

Gaètan : Et puis, les voitures, c’est le mouvement, une certaine violence visuelle qui nous plaît. Je vois aussi l’album comme une espèce de road movie, avec un début, une fin, avec du mouvement, donc l’image de la voiture colle assez bien. La voiture, aussi, c’est la base du machisme.

Justement, dans certains textes, vous n’êtes pas très tendres avec les femmes. Vous êtes misogynes ?

Gaètan : On n’est pas vraiment misogyne, je crois. C’est plus une manière de parler de nous, de nous moquer de nous-mêmes à travers les femmes. C’est moins dirigé vers les femmes que vers les hommes qui parlent des femmes. Je ne vais pas dire que les femmes sont des prétextes, parce que ce serait pour le coup, machiste. Mais il y a un peu de ça.

En même temps, les parties chantées, ces dialogues masculins-féminins forment une espèce d’être androgyne…

Federico : Faire chanter un homme et une femme ensemble, c’est une expérience que j’adore. Ca me sert de prétexte pour écrire des dialogues, d’imaginer des relations entre les hommes et les femmes. C’est la base de tout à mon avis, les relations, celles entre hommes et femmes, hommes et hommes, femmes et femmes…

Et tu n’as pas envie de faire de véritables dialogues pour des films ?

Federico : Non, vu que je m’inspire plutôt des dialogues de films pour écrire mes chansons, je ne me vois pas faire le parcours inverse. Et puis, ça me semble possible sur un format de trois minutes, mais je ne sais pas si je serais capable de le faire sur la longueur. Ecrire des dialogues, c’est un exercice difficile, un exercice de vie, qui me convient pour une chanson. Mais c’est un sujet qui me passionne, c’est vrai.

Sinon, quelles sont vos influences musicales ? Ford Mustang ?

Gaètan : Oui, un peu, pour le « partage des tâches ». Gainsbourg est important pour tout le monde de toute façon, et beaucoup de gens voient son influence dans nos chansons. Mais, je crois qu’on est quand même assez loin d’un travail gainsbourgien. De même qu’on s’éloigne de plus en plus du format pop de nos débuts. On écoute plus de choses aujourd’hui : du funk, du jazz, de la blaxploitation. On n’a pas toutes les armes pour rivaliser avec ces influences, mais on essaie de se les réapproprier, de les mélanger à notre culture.

Il y a une certaine violence suggérée dans les textes, dans des phrases comme « Tais-toi, tu parleras quand on te le dira ». Vous avez envie de provoquer l’auditeur ?

Federico : Non, c’est plutôt des tranches de vie. Cette phrase-là, je l’ai entendue sur le marché, je l’ai trouvée drôle. C’est toujours entre le drôle et le pitoyable. Mais on n’est pas scrutateurs non plus, on retient des choses, des phrases frappantes, qui témoignent parfois d’une violence du quotidien.

Gaètan : Les dialogues sont toujours entre la tension et le sous-entendu. Il y a une violence latente, c’est vrai, mais qui n’est pas dirigée vers l’auditeur. On ne pense jamais à l’auditeur en fait, on fait notre truc.

Il y a une certaine violence politique aussi. Quand vous dites « Le pouvoir, prenez-le! » dans La Grande Musique

Federico : Quand je dis ça, c’est plus par rapport aux femmes. Elles continuent d’être laissées pour compte, d’être moins payées que les hommes. Rien n’a changé réellement, et il faudrait une véritable révolution. Moi, j’aimerais bien être gouverné par des femmes, c’est pour ça que je leur dis de prendre le pouvoir.

Gaètan (surpris) : Ah bon ? Moi je croyais que dans la chanson, le moment où il dit ça correspondait à la tirade idéaliste du type un peu bourré qui refait le monde. C’est marrant, il faut qu’on fasse des interviews pour que je comprenne les paroles…

Federico : Mais tu as raison aussi. C’est ça aussi.

Et faire de la promotion, des interviews, pour de « vieux anars » comme vous, c’est pas un peu étrange ? Vous qui défendez l’idée de « relation » ?

Federico : C’est sûr que c’est faussé et pas très naturel de répondre à des questions, assis dans des canapés violets, dans une pièce sans fenêtre. Mais moi, ça ne me dérange pas, ça fait partie du travail, et même c’est amusant. Et puis, peut-être qu’on se rencontrera dans d’autres circonstances, moins professionnelles.

Gaètan : Répondre aux questions, ça me permet aussi de me les poser. Et puis, est-ce qu’on peut vraiment faire autrement ? On est dans un système marchand, spectaculaire et on s’exprime, on produit une forme artistique dans ce système-là, mais on ne va pas s’arrêter de le faire à cause de ce système, ce serait dommage. De toutes façons, on fait les choses pour nous. On ne dirige pas notre action vers un public, on n’y pense pas. Notre rapport de séduction est plus entre nous, entre les membres du groupe que par rapport au public. Notre créativité est déterminée par nos relations, comme un vieux couple qui doit sans cesse continuer de se surprendre. On serait dans le spectacle si on faisait les choses pour le public. Mais nous, on se suffit à notre bonheur.

Propos recueillis par

Voir notre chronique de La Grande Musique et le site presque officiel des Little Rabbits