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Il nous faudra attendre le printemps prochain pour accéder à la traduction de Dino, monumentale biographie de Dean Martin par celui qui s’évertue depuis près de trente ans, avec une verve et un humour sans égal, à destituer les idoles du rock’n’roll (Elvis en tête) et à retrouver les racines de cette musique sauvage. Alors qu’il s’apprêtait à retourner en Sicile pour mettre un terme à l’écriture de son nouveau roman, nous l’avons rencontré.

Chronic’art : Etes-vous nostalgique des « années d’or » du rock’n’roll ?

Nick Tosches : Pas exactement. La musique des années 40-60 incarnait le pouvoir du rock, sa nature sauvage, sa folie. Elle contenait aussi une part de jeu. Les vies de ces personnes collaient à la musique. Il n’y avait aucun contrôle sur eux. Aujourd’hui, on mime le plus souvent la révolte. Cela n’a plus le même sens, même s’il existe des artistes valables. Mais il ne s’agit plus de rock. Sauf pour de très rares exceptions. Iggy Pop fut l’une de ces exceptions dans les années soixante-dix, et même encore maintenant dans une certaine mesure.

Ce fut déjà le cas sur Zombie Birdhouse, en 1982, mais son dernier disque est un disque de crooner. Pas vraiment rock…

C’est vrai, mais c’est l’attitude qui prime. Et Iggy, qui sera peut-être une sorte de nouveau Sinatra, est l’une des dernières incarnations du rock. Il est lié physiquement à la puissance de cette musique.

Vous avez consacré une biographie à Jerry Lee Lewis et une à Dean Martin ? Entre l’un des seuls rockers blancs qui trouve grâce à vos yeux et le crooner/comédien hollywoodien c’est un peu le grand écart, non ?

Jerry Lee Lewis était sauvage, une bête féroce, enragée. Le type de gars totalement non maîtrisable dont je parlais tout à l’heure. Quant à Dean Martin, tout le monde pense le connaître et à la fois personne ne le connaît vraiment. Sous son aspect lisse, hollywoodien, c’est en fait quelqu’un de mystérieux. C’est cet aspect de sa personnalité qui m’a intéressé.

Où en est Martin Scorsese avec l’adaptation de Dino ?

L’adaptation est prête et Martin doit commencer à tourner au printemps. On verra bien…

C’est-à-dire ?

Je pense que le film ne sera pas aussi irrévérencieux que ne l’est le livre. Martin n’est pas très créatif en ce moment. Non ?

Vous faites référence à son dernier film (ndlr : A tombeau ouvert) ?

Oui, notamment. Il me semble qu’il faiblit depuis quelque temps (sourire).

Les rapports entre la mafia et l’industrie musicale vous intéressent-ils toujours autant ?

Non. J’ai écrit sur ce thème pour Vanity Fair il y a quelque temps, en évoquant l’histoire de la mise en place des réseaux de juke-box. On s’aperçoit en fait que tout mariage avec le business convoque à un moment ou à un autre la mafia. Mais écrire un livre là-dessus, non. Les gens du business sont tellement ennuyeux.
Pourquoi autant de sévérité à l’encontre d’Elvis Presley dans Héros oubliés… Vous ne le ménagez pas, et paradoxalement c’est l’artiste que vous citez le plus dans le livre.

Je n’en suis pas à un paradoxe près… Aux yeux de l’Amérique, Elvis était certainement un chic type, très policé, bref, tout ce qui plaît aux ménagères et surtout au business. Mais il a tué l’esprit du rock en quelque sorte. Primo, il a piqué à Wynonie Harris non seulement ses chansons mais son jeu de scène, ce qui a fait sa gloire, en l’adaptant de façon plus soft. Ce que je souligne n’est pas tant la médiocrité d’Elvis -il a chanté quelques belles chansons bien sûr- que la mythologie promue par les médias, car il était « respectable », alors que tous ceux qui l’ont précédé, notamment parce qu’ils étaient majoritairement noirs, étaient considérés comme des « sauvages ». L’histoire a eu vite fait de les oublier, ou de les négliger.

L’histoire que vous relatez à la fin du livre sur son (vrai ?) demi-frère est proprement extraordinaire. Pensez-vous avoir rencontré le vrai Jesse Garon Presley en la personne d’Esau Smith ?

Cela reste un mystère, une énigme. Ce gars connaît tout de la vie d’Elvis, et surtout des détails très troublants sur son enfance. Je continue à m’interroger sur la véracité de son histoire. Quoi qu’il en soit j’ai pris beaucoup de plaisir à l’écrire. J’ai écrit ce livre dans l’état d’esprit de quelqu’un qui s’en foutait, sans urgence particulière, sauf celle de toucher un chèque de l’éditeur si le livre était édité, car j’avais besoin d’argent. J’ai donc exploité toutes les pistes et toutes les données qui étaient en ma possession. Et lorsque que vous vous en fichez, les résultats sont parfois surprenants. Ce fut le cas pour l’histoire d’Esau Smith. Ce livre est une combinaison d’histoires vraies et le fruit de l’imagination. J’ai toujours mêlé les deux, sans séparation, afin de mieux capturer l’atmosphère du moment, chargée de sens, de la musique à l’écriture, et inversement.

Afin de vous libérer d’une obsession ?

Pour Héros oubliés du rock’n’roll, mon obsession était que les gens puissent garder une trace de cette musique. L’essentiel du livre a été écrit avant l’apparition des disques compacts, et les disques vinyles de ces artistes disparaissaient au fil du temps, les compagnies ne les rééditaient pas. Il me fallait remonter aux sources, retrouver ces traces, et en premier lieu les enregistrements de ces artistes d’avant le « rock » officialisé.

Vous n’avez jamais couru après le « rêve américain » ?

C’est de la foutaise, une publicité pour les masses. C’est la médiocrité même. L’Amérique est malheureusement un pays un peu décervelé, sans véritable recherche de spiritualité.

Reviendrez-vous à la poésie, dont du reste l’ensemble de vos livres sont imprégnés ?

J’ai publié un recueil aux Etats-Unis l’an dernier. Travailler sur le rythme du langage, dans une forme brève, c’est plus difficile, voilà pourquoi j’essaie d’incorporer de la poésie dans mes autres écrits. Mais j’ai un projet avec mon ami Hubert Selby Jr, qui devrait lire prochainement certains de mes poèmes… (hors micro) Garçon, s’il vous plaît, j’aimerais un autre « café au lait »…

Propos recueillis par

Lire les chroniques de Héros oubliés du rock’n’roll et Trinités