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Adulé par l’underground, plébiscité par les stars, William Burroughs avait hissé son propre personnage au rang de mythe vivant. Sacré pape (à tort ou à raison) d’une Beat generation qu’il surpassa, l’écrivain du « Festin nu » a laissé derrière lui une œuvre majeure qui marquera sans doute les époques à venir d’une empreinte indélébile. Dans l’ombre surfaite du junky baroudeur ou du vieil homme inquiétant, redécouvrons des livres flamboyants, aux images et à la forme baroques. Portrait d’une œuvre puissante qui stigmatise les grands travers contemporains.

Un visage ridé et creusé derrière des lunettes trop classiques sous un chapeau presque aussi usé que le bonhomme, le tout posé sur une silhouette dégingandée ; voici l’image résiduelle de l’écrivain et peut-être le poète sera-t-il purement réduit à cette simple apparence. William Seward Burroughs repose en paix depuis l’été 1997 et hors du personnage, trop peu de gens s’attacheront sérieusement à ses écrits. Poète hallucinant, romancier génial, beaucoup le connaissent surtout pour ses apparitions éclair aux côtés de pop stars comme U2 ou Kurt Cobain. Au bout de cinquante ans de littérature marginale, le culte du personnage a presque digéré sa création, ne laissant qu’un ectoplasme hanter discrètement nos tubes cathodiques au détour d’un clip ou d’une émission littéraire bâclée. A présent, Burroughs c’est avant tout le mythe du camé repenti, l’attrait commode pour une Beat generation devenue passage obligatoire du ringard cultivé de cette fin de siècle. Et pourtant, au-delà de l’homme se situe une œuvre atypique qui, plus qu’un style ou des techniques littéraires novatrices, débouche sur un univers passionnant où le sordide côtoie le sourire et dans laquelle la notion même de genre est abolie.

Depuis Junky, son premier roman paru en 1951, Burroughs n’aura de cesse de parler de lui. Loin d’un discours nombriliste et autofictionnel, il ouvre son cinéma mental riche et discordant. Sa vie aussi bien que ses rêves deviennent les ingrédients essentiels de ses fictions et se métamorphosent en délicieux cauchemars, kitsch et surréalistes, à la fois dramatiques et drôles. Lorsqu’en 1959 paraît Le Festin nu, il nous parle de la drogue, de son milieu ou de l’homosexualité. Pour l’époque, ça fait beaucoup, d’autant que le langage volontiers ordurier, les propos parfois pornographiques et le portrait acide de l’Amérique choquent. Cependant, la démarche de Burroughs ne s’oriente pas vers la provocation. En homme discret, il tend vers la pertinence (et l’impertinence) avec un souci d’honnêteté constant. Le comique servi par une langue déliée souvent proche de Céline (l’une de ses influences) n’amoindrit aucunement la portée du discours. Torrent de sévices sadomaso, créatures gluantes sorties tout droit de la science-fiction, personnages pittoresques et autres artifices portent des thèmes parfaitement sérieux.
Plus que Rimbaud dont il connaît fort bien l’œuvre, Burroughs poursuit sa réforme du langage. A la lecture, rares sont les travaux qui proposent un tel mélange de genres. Le langage parlé côtoie naturellement une langue soutenue généreusement arrosée d’argot des bas-fonds, sans compter le rapport scientifique ou l’article de journal. Tout au long de sa carrière, Burroughs recourt aux néologismes et assaisonne le tout d’images percutantes issues de la bande dessinée ou du cinéma. Parvenu à un certain point, Le Festin nu constitue peut-être la première pierre à l’édifice d’une littérature en marge. La rencontre avec le peintre et écrivain Brion Gysin accentue encore la recherche. En 1959, ce dernier met au point la technique du cut-up ou « découpage » qui consiste en l’assemblage de zones de textes d’origines différentes. Ce procédé deviendra l’outil, on pourrait dire le jouet de Burroughs pendant une période assez longue qui aboutira par la suite en une trilogie relativement aride composée de Machine molle, Nova Express et Le Ticket qui explosa.

La technique du cut-up conduit Burroughs à une systématique de l’écriture ; une refonte perpétuelle de ses propres textes ainsi que d’emprunts aux auteurs les plus divers. La phrase, la syntaxe, la structure du livre par paragraphes, tout s’en trouve bouleversé. Le lecteur confronté à un imbroglio de mots doit démêler le sens des images déroutantes, parfois paradoxales, qui en découlent. Mais plus que la technique, la trilogie affirme l’étrange univers dont les premières fondations remontent au Festin nu. Grand admirateur de Joseph Conrad et de Cervantès, amateur de comics de SF, l’aventure et l’exotisme forcené trouvent un allié en Burroughs. Les lieux réels ou non prennent une couleur inédite, une faune bigarrée copule à toutes les pages, quant aux personnages, ils viennent de tous horizons, de toutes planètes et restent rarement eux-mêmes… Certes, il y a William Lee, avatar principal de l’auteur, pisté par la Nova Police (ou tous les systèmes policiers et administratifs du monde), qui cherche désespérément à échapper au Contrôle. Si son chemin ne débute nulle part, son itinéraire est scandé par des rencontres aussi imprévues que des garçons sauvages habillés de collants acidulés, de Rose Pantopone, figure indestructible de la came qui réalise l’exploit de vivre en se nourrissant exclusivement d’héroïne et de Sucre. Certains adolescents ont la peau verte, les mugwumps vous renseignent à l’aide de leurs antennes télépathes, les cafards cachent en réalité des émissaires de la Nova Police. Il n’y a plus de repères fixes, l’univers s’appelle Interzone et chacune de ses portes renvoie à toutes les époques, toutes les existences passées ou futures.
Afin de ne pas se couper du lectorat, Burroughs revient ensuite à une narration moins chaotique et réduit la proportion de cut-up et de techniques dérivées : fold-in (pliage), montage de conversations sur bandes, écriture mathématique de poèmes, etc. Ainsi, les années 80 donnent naissance aux Cités de la nuit écarlate, un petit chef-d’œuvre en trois parties. Dans une prose raffinée, l’histoire contée s’ouvre sur une série de nouvelles avec des personnages, époques et lieux différents, en apparence indépendantes. Peu à peu, les thèmes se resserrent et l’apothéose survient au dernier tiers lorsque tout se mélange. L’inconstance des lieux, des âges, des personnages (qui mutent comme en autant de réincarnations) laisse la voie libre à la pure expression de l’écrivain sur ses thèmes de prédilection. Au-delà de la forme si travaillée de ces livres, les thèmes demeurent leur argument fondamental, leur raison d’être. Burroughs, poète de l’idée chante une Amérique interlope qu’il connaît parfaitement. Avant les pâles rebellions des rock stars et les diatribes vaines des intelligentsias du monde entier, il a livré une vision neuve, précise et glacée des mass media, de la médecine ou de la démocratie.

Aux réalités du xxe siècle, face aux inquiétudes de l’avenir, Burroughs oppose une littérature plus appropriée que le roman classique, nourrie de son expérience mais également de ses rêves. Loin des démarches nettement inconscientes des surréalistes ou du mouvement dada, il envisage le rêve comme un moyen cognitif ; un artefact mental réel et fonctionnel. Si Jung n’est pas loin, Burroughs préfigure et devance le mouvement de psychologie transpersonnelle qui éclôt dix ans après la parution du Festin nu. Les rêves, il les observe, les dissocie en différentes catégories, leur attribue des vertus et des influences sur la vie éveillée. En 1994, paraît Mon éducation, un livre des rêves, son autobiographie et contourne avec adresse l’écueil propre au genre. Articulé en séquences rêvées (quoi de plus « cut-up » qu’un rêve ?), Burroughs livre donc un témoignage à la fois intime et fictif. L’anecdote s’inscrit ici de manière prépondérante. Dire et évoquer deviennent complémentaires, la fiction s’accouple aux faits, la subjectivité et l’exactitude se concilient au plus haut point.

Outre ses romans et nouvelles plusieurs essais voient le jour ; essais par lesquels dans un souci de clarté, il expose ses théories sur sa technique littéraire (Œuvres croisées) ou la manière de combattre toute forme de totalitarisme (Révolution électronique). Son désir d’une humanité libre et plurielle s’exprime plein et entier au sein même de sa manière d’envisager et de créer la littérature. S’il appartient à une tradition, le récit picaresque le rapproche d’auteurs aussi étrangers que Céline, Cervantès ou Conrad. Ses livres nient l’uniformité de la littérature autant que celle des hommes. Il n’aura de cesse d’inventer de nouvelles races, de nouvelles espèces pour peupler Interzone ; univers qui est sien et qu’il fait nôtre en passant du roman noir à la science-fiction. Paroxysme de l’exotisme, images hallucinantes et lucides comptent plus que le récit qu’il trouve trop figé pour se limiter au schéma traditionnel. Burroughs surprend, agace avec une verve diabolique sans jamais se départir d’un humour décapant. Puissent ses écrits se dégager de sa stature mythique et se diffuser à l’air d’une époque comme la nôtre.

Voir dans nos pages la chronique d’Ultimes paroles