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C’est avec une infinie tristesse que nous avons appris jeudi dernier la mort d’une des plus grandes figures de l’underground américain : John Fahey est décédé des suites de complications d’une opération du coeur. Retour sur un musicien culte.

Il était de ceux qui incarnaient probablement le mieux la musique alternative américaine, depuis près de 40 ans. Son ombre imposante, son apport colossal à la musique traditionnelle, expérimentale, folk et pop, planent sur le pays en filigrane depuis un beau jour de 1959, où il inventa Blind Joe Death. Pendant toute sa vie d’artiste, Fahey sera la victime et le seul bénéficiaire d’une vaste blague, une légende, selon laquelle son art hérité des maîtres oubliés du blues noir du début du siècle serait celui d’un authentique survivant, un vieux bluesman nommé Blind Joe Death. Un rôle chimérique que Fahey s’est construit de toutes pièces et qui le sauve aujourd’hui de l’oubli, ou, pire encore, des fosses malodorantes du classic-rock et de la musique new age. Un jeu de rôle qui l’a statué en personnage culte et brillant essayiste, et qui n’est probablement pas étranger à l’admiration sans limites que lui vouent bon ombre de musiciens explorateurs. Ainsi John Fahey a-t-il considérablement marqué toute la scène avant-rock de Chicago, aujourd’hui recyclée dans une musique instrumentale très marquée par son légendaire jeu de picking (Directions in Music, Pullman, David Grubbs, Dave Pajo, Will Oldham lui doivent tous énormément), mais également nombre d’expérimentateurs improvisateurs (Derek Bailey, Loren Mazzacane Connors) autant marqués par son art du détournement et de la réappropriation que par son érudition en avant-garde (ne pas oublier les collages de bandes surréalistes hérités de John Cage et de la musique concrète qui ponctuent nombre de ses disques). John Fahey n’était pas un vieil alcoolique au talent effrontément infus et vivant dans un mobil-home, comme la légende a bien voulu nous le dire. Il était avant tout, un musicologue averti, un intellectuel féru d’avant-garde, à la démarche réfléchie et à l’humour brillant. Signe des temps, la seule distinction que Fahey aura reçu de son vivant a été un prix pour le texte accompagnant la réédition sur son label Revenant de la légendaire Anthology of American Folk Music d’Harry Smith.

Né le 28 février 1939 à Cecil County, Fahey a grandi à Takoma Park, (qui donnera le nom de son premier label Takoma) à la périphérie de Washington. Sa rencontre avec la vieille musique du delta date de 1956 : à la recherche évasive de vieux 78 tours de bluegrass music, Fahey tomba par hasard sur Praise God I’m Satisfied de Blind Willie Johnson. Le choc fut tel que Fahey quitta aussitôt son Maryland pour errer dans le vieux Sud à la recherche de 78 tours : les disques étaient dit-on si durs à trouver à l’époque que Fahey fit même du porte à porte pour compléter sa collection.
Fahey enregistra son premier disque alors qu’il était étudiant en philosophie, pour le compte de Fonotone, un 78 tours pastiche sorti sous le nom de Blind Thomas à moins de 100 exemplaires, sous l’étiquette « authentic negro folk music ». Dessus, on trouvait des instrumentaux, mais également des morceaux chantés de la voix grave et funèbre qui allait caractériser la vraie grande invention de sa carrière, Blind Joe Death. Le premier album de Fahey, Blind Joe Death, fut tiré à cent exemplaires et financé par un job de pompiste de nuit. La première face était créditée de son vraie nom, la deuxième de celui du vieux bluesman fictif, et le disque comportait de fausses notes explicatives dans lesquelles Fahey racontait sa rencontre avec l’obscur bluesman. Histoire de s’assurer de sa supercherie, Fahey envoya la plupart des disques à des musicologues avertis, en oublia même volontairement dans des bacs à disques usés et soldés, histoire d’encourager quelques vieux passionnés à croire en une rare découverte.

Fahey sortit son deuxième album, Death Chants, Breakdowns and Military Waltzes en plein boum folk (1963) et se lança dans une thèse en folklore sur un autre bluesman oublié, Charley Patton, en même temps que sa carrière devenait professionnelle. Il était devenu l’inventeur d’un genre, le picking solo instrumental, loin des considérations chansonnières du folk, du rock ou de la pop music. Takoma, qui rééditait à tour de bras des bluesmen oubliés comme Robert Pete Williams, Bukka White, ou le vrai Skip James, devint malgré son créateur un label phare du mouvement hippy naissant, qu’il abhorrait plus qu’autre chose. Robert Pete Williams prétendait pourtant à une musique de plus en plus extrême dans ses formes (de longs mantras aux structures chaotiques) et dans ses inspirations, son « Skip James Project » se voulant l’antithèse des idéaux du folk d’alors (« enregistrer avec une guitare la musique la plus triste, la plus morbide et la plus enragée du monde »).

Alors que Takoma engendrait plus d’argent que jamais, Ed Danson, co-créateur du label, signait à tour de bras des clones de Fahey (Robbie Basho, Leo Kottke, Peter Lang). Fahey se dirigea alors vers Vanguard et leur offrit ses premières incursions en musique concrète. Requia et On The Yellow Princess ne furent pas vraiment compris à leur sortie, mais étaient révélateurs de l’attitude de Fahey qui ne voulait surtout pas être pris pour un bluesman, un musicien new age naïf ou un gourou rétrograde et nostalgique.

Jusqu’en 1981, date à laquelle il vendit Takoma à la major Chrysalis, Fahey s’arrêta rarement d’enregistrer et de tourner, comme avec les pionniers avant-rock Red Krayola. Citons l’ambitieux America de 1971, ou encore sa participation au brûlot anti-hippies Zabriskie Point d’Antonioni, qui le révéla à beaucoup. Les années 80 furent celles de l’oubli et du chaos personnel : Fahey sombra dans la dépression, l’acoolisme et la maladie (le virus d’Epstein Barr, qui lui rendit impossible toute activité musicale). Il survivait en vendant quelques pièces de sa collection de disques, en arpentant les missions de charités et les motels, en réalisant ça et là quelques disques, dont le très beau God, time & Causality en 1989.
Il fut heureusement sauvé de l’oubli et de la misère grâce aux actions accumulées de quelques irréductibles admirateurs et amis : Rhino Records sortit Return of the Repressed, une double compilation réalisée par son vieil Ami Barry Hansen, le label Tim/Kerr installa un home-studio dans la chambre d’hôtel de Fahey pour y enregistrer City Of Refuge, disque qui marqua le grand retour du musicien en 1997. Gastr Del Sol enregistrèrent en compagnie de Tony Conrad (un autre oublié ressuscité au milieu des années 90) une reprise du classique de Fahey Dry Bones in the Valley (I saw the light come shining ’round and ’round) sur leur album Upgrade and Afterlife. Fahey devint rapidement la coqueluche de Table of The Elements, label expérimental d’Atlanta qui sortit le fabuleux Womblife, retour en grâce d’expérimentation furieuse et bruitiste et produit par Jim O’Rourke. Fahey se trouva rapidement à citer Merzbow, à rééditer Derek Bailey, Harry Smith ou Captain Beefheart sur son nouveau label au nom évocateur, Revenant. On le retrouve aussi en collaborateur avec Cul-De-Sac (le grandiose Epiphany of Glenn Jones). Né à nouveau de ses cendres, il enregistrait ce que beaucoup, lui y compris, considéraient et considèrent encore comme les plus grands disques de sa carrière.

Sa mort survient alors que Fahey était à un pic d’activités. Il venait d’éditer une autobiographie éditée par Drag City Books et préfacée par Jim O’Rouke, ironiquement intitulée How Blugrass Destroyed My Life. Son héritage est considérable, et sa notoriété de personnage et de musicien culte n’a jamais été aussi importante. Gageons que sa mort lui apportera la gloire.

Des infos sur la John Fahey Community.

Discographie :

1959 – Blind Joe Death (lst edition)
1963 – Death chants, breakdowns and military waltzes (lst edition)
1964 – The Dance of death and other plantation favorites (rereleased with extra material 1999)
Blind Joe Death (2nd edition: three tracks re recorded)
1965 – The Transfiguration of Blind Joe Death
1966 – The great San Bernardino birthday party and other excursions
A Raga called Pat EP
1967 – Days have gone by
Blind Joe Death (entirely re recorded)
Death chants, breakdowns and military waltzes (2nd Edition; entirely rerecorded)
Contemporary guitar (Takoma sampler – one Fahey song « The Fahey sampler ») 1968 – Requia
The Yellow princess
The Voice of the turtle
The New possibility
1969 – Guitar guitar (video)
Memphis swamp jam (3 duets with Bill Barth)
1971 – America (full version released 1998)
1972 – Of Rivers and religion
1973 – After the ball
Fare forward voyagers (Soldier’s Choice)
1974 – Old fashioned love
1975 – Christmas with John Fahey Vol. 2
1977 – The Best of John Fahey 1958-1977
1978 – Acoustic guitars (German release only) – 1 Fahey song « Delta Blues »
1979 – John Fahey visits washington D.C.
1980 – Yes! Jesus moves me
Live in Tasmania
1981 – Railroad
1982 – Christmas guitar volume I (A rerecording of The New Possibility)
The Guitar of John Fahey – 6 one-hour tutorial cassettes
1983 – Let go
Popular songs for christmas and the new year
1985 – Rain forests, oceans and other themes
1987 – I remember Blind Joe Death
1989 – God, time and causality
1990 – Old girlfriends and other horrible memories
1991 – The John Fahey christmas album
1994 – The Return of the repressed
1996 – Double 78
1997 – The Mill pond
City of refuge
Womblife
The Epiphany of Glenn Jones
1998 – Georgia stomps, Atlanta struts and other contemporary dance favorites 2000 – Hitomi