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Actuellement, Jacques Villeret interprète sur la scène du Théâtre Fontaine, le rôle d’un journaliste anglais alcoolique et désabusé dans Jeffrey Bernard est souffrant. Rencontre avec un comédien sensible et pudique.

Chronic’art : Qu’est-ce qui vous a séduit dans le personnage de Jeffrey Bernard ?

Jacques Villeret : Il est attachant, ne juge pas les autres, brûle sa vie d’une manière suicidaire. Pourtant, ce n’est pas un cynique, sa vision de l’existence est avant tout dérisoire et ironique. Il ne s’agit pas d’une pièce politiquement correcte, mais je crois que les gens s’amusent bien.

En quoi a consisté votre adaptation ?

Il aurait été stupide et simpliste de transposer cette histoire dans un bistrot parisien, car les propos de Jeffrey Bernard sont universels, il fallait juste trouver des équivalences. Par contre, le texte original comportait un long passage sur les bookmakers, et après trois représentations, il apparut évident que cela ne fonctionnait absolument pas auprès du public. Moi-même, je n’étais pas sûr de tout comprendre. Nous l’avons donc supprimé.

Comment avez-vous découvert cette pièce ?

C’est arrivé au moment où je m’y attendais le moins. On ne vous propose pas, en effet, tous les matins Le Dîner de cons ou La Contrebasse, et dans ce métier, l’essentiel n’est pas de monter une marche, mais de ne pas redescendre. De passage à Londres pour présenter Les Enfants du marais, le film de Jean Becker, voyant que Peter O’Toole était à l’affiche de l’Old Vic Theatre, je suis allé assister à une représentation, sans aucune arrière-pensée. Et là immédiatement, j’ai ressenti le désir de jouer Jeffrey Bernard. C’est plus tard, que je me suis interrogé sur la qualité de la pièce craignant de m’être laissé éblouir par la prestation de ce grand comédien. La lecture du texte m’a, heureusement, rassuré.

En quoi votre interprétation diffère-t-elle de la sienne ?

D’abord, nous n’avons pas le même physique (sourire), il a quand même incarné Lawrence d’Arabie au cinéma… Alors, il n’était pas question de chercher à lui ressembler, peut-être d’essayer simplement d’être plus drôle, d’avoir une gestuelle plus comique, mais il n’y a pas de véritable différence d’interprétation.

Comment vous est venue l’envie d’être comédien ?

Dans ma famille personne n’approchait de près ou de loin le monde du spectacle et, pourtant, dès l’âge de six ans, c’était pour moi une évidence. Faire partie du public ne m’intéressait pas, je voulais être de l’autre côté, raconter des histoires, m’évader. Comme pour beaucoup, cela a débuté dans la cour de récréation en caricaturant les professeurs pour faire rire les copains, d’ailleurs André Malraux disait : « On commence toujours par l’imitation. »

Au départ, aviez-vous une préférence entre le théâtre et le cinéma ?

C’était le théâtre qui m’attirait. Je ne me suis jamais posé de questions sur ce que j’allais faire plus tard, cela me paraissait une profession comme une autre. N’en mesurant pas le côté aléatoire, je n’étais pas embarrassé par la peur. Enfin au début, car après elle ne m’a plus quitté. A l’époque, on ne devenait pas vedette du jour au lendemain, l’argent ou la notoriété n’étaient pas notre motivation, seule l’envie d’exercer ce métier comptait.

Aviez-vous l’intention d’être un acteur comique ?

Non pas forcément. Bien sûr, je ne me voyais pas dans les rôles de Gérard Philipe, mais c’est Louis Seigner, mon professeur au Conservatoire d’art dramatique, qui m’a orienté vers cette direction.

Que vous a-t-il appris d’autre ?

Au début de l’année, il avait l’habitude de dire : « Ce n’est pas parce que vous avez été reçu au Conservatoire que vous allez faire carrière. Le théâtre est une aventure, et la première qualité du comédien, la santé. » Evidemment ce n’était pas le genre de propos que des jeunes gens avaient envie d’entendre. Mais l’expérience prouve qu’il avait raison, car lorsque vous tournez un film la journée, jouez au théâtre le soir et dormez quatre heures par nuit, il vaut mieux avoir une bonne condition physique.
Après le Conservatoire, vous auriez pu entrer à la Comédie-Française ?

C’est vrai qu’à cette époque-là j’en rêvais. Mais cela ne s’est pas fait et puis, très vite, les propositions de travail se sont enchaînées, si bien que mon admission au Français n’était plus d’actualité.

Et comment êtes-vous venu au one-man-show ?

Un jour, un copain m’a demandé de participer à une soirée de cabaret en présentant deux sketches que j’avais écrits. Ce fut la peur de ma vie, un de ces moments où on n’a plus qu’une envie : se sauver. Pourtant, ça a marché très fort et petit à petit, mon one-man-show s’est étoffé jusqu’à durer deux heures. En effet, dans les années 80, il n’était pas question de faire moins, contrairement à la mode actuelle des spectacles courts sans entracte, alors que cette pause me paraît être un moment de détente essentiel, autant pour l’artiste que le public.

Avec le recul, y a-t-il des rôles que vous regrettez d’avoir acceptés ?

Non, j’assume tout. Cependant, plus que le personnage, c’est l’histoire qui m’incite à dire oui ou non à un projet. Un beau rôle sans rien autour n’a aucun intérêt. Néanmoins, on ne sait jamais d’avance si ce sera une réussite ou un échec et, surtout, pourquoi. Ainsi, en ce qui concerne Le Dîner de cons, même si on avait tous conscience que c’était drôle, personne n’aurait imaginé un tel succès. Dans n’importe quel pays étranger, on m’en parle encore. Il m’est arrivé aussi de refuser des films qui ont très bien marché, mais pour pouvoir être sincère à l’écran, il faut d’abord que cela vous plaise à vous.

C’est justement parce que vous avez su dire non certaines fois que votre carrière se révèle aussi éclectique ?

Le risque est grand, en effet, de se laisser enfermer dans un personnage. Ainsi, après le succès de Robert et Robert, j’aurais pu interpréter au moins dix rôles identiques, mais il me semblait que c’était mettre le doigt dans un engrenage. Un engrenage qu’acceptait, au contraire, Louis de Funès : il m’avait confié qu’il lui était arrivé de refuser de beaux scénarios en se disant que s’il ne faisait pas rire, il aurait eu l’impression de trahir le public.

Vous semblez, vous, avoir une préférence pour les êtres blessés, meurtris…

Oui, parce que raconter l’histoire d’un milliardaire ayant une épouse superbe et des enfants géniaux n’a aucun intérêt. Les personnages que j’incarne me paraissent représenter la majorité des individus dont la vie se partage entre bons et mauvais moments.

Après vous avoir vu sur scène dans La Contrebasse et Jeffrey Bernard ou à la télévision, dans Georges Mandel, on se dit que vous êtes prêt pour un grand rôle dramatique. Y songez-vous ?

Oui, j’ai très envie de jouer Oncle Vania de Tchekhov. C’est l’auteur que j’aime le plus au monde pour sa forme d’écriture, sa finesse. Il y a quelque chose de magique chez lui, c’est toujours la phrase juste, le mot juste. Dans cette œuvre en particulier, il est allé loin dans l’émotion, la sincérité. On est très proche de « la » Vérité. Je me souviens d’un film de Louis Malle, Vanya 42e rue, qui montrait des comédiens répétant la pièce dans un théâtre désaffecté de Broadway. Ils étaient en jeans et tee-shirts et, pourtant, Tchekhov était là, Vania était là.

Quels sont vos projets ?

Continuer à jouer Jeffrey Bernard est souffrant, puis partir en tournée en province. D’ici là, le 28 février, sort le nouveau film de Jean Becker, Un crime au paradis, et dans le courant de l’année, Un aller simple de Laurent Heynemann : une adaptation très libre du roman de Didier Van Cauwelaert qui avait obtenu le prix Goncourt en 1994.

Puisque nous sommes à l’époque des vœux, que peut-on vous souhaiter pour 2001 ?

Que Jeffrey Bernard marche bien, malgré sa souffrance…

Propos recueillis par

En 1972, le premier film auquel participa Jacques Villeret fut RAS d’Yves Boisset, réalisateur qu’il retrouvera pour Dupont Lajoie. Puis il y eut La Gueule ouverte de Maurice Pialat, suivi de Toute une vie de Claude Lelouch, avec lequel il tournera, entre autres, Les Bons et les Méchants, Un autre homme une autre chance, Robert et Robert, qui lui valut le César du meilleur second rôle en 1979, Les Uns et les autres

On a pu le voir aussi dans Molière ou la vie d’un honnête homme d’Ariane Mnouchkine, La Soupe aux choux de Jean Girault, Danton d’Andrej Wajda, Papy fait de la résistance de Jean-Marie Poiré, Garçon de Claude Sautet, Soigne ta droite de Jean-Luc Godard, Dernier été à Tanger d’Alexandre Arcady, Les Enfants du marais de Jean Becker et, bien sûr, Le Dîner de cons de Francis Veber, pour lequel il obtint le César du meilleur comédien, en 1998.

Au théâtre, après Des frites et des frites d’Arnold Wesker, il y eut, notamment, Occupe-toi d’Amélie et Un fil à la patte de Georges Feydeau, Les Fourberies de Scapin de Molière. Ensuite ce fut, la période des one-man-show, puis il y eut C’est encore mieux l’après-midi de Rey Cooney, La Contrebasse de Patrick Suskind, et Le Dîner de cons de Francis Veber.