PARTAGER

Irlandais débonnaire mais déjà considéré comme un mythe de la cyberculture, Hakim Bey s’est imposé avec « TAZ » comme l’un des rares animateurs de la pensée libertaire américaine contemporaine. Portrait.

Chroniqueur avisé, sous le nom de Peter Lamborn Wilson, de certaines péripéties méconnues de l’histoire des hérésies, Hakim Bey a écrit son ouvrage le plus connu, TAZ, Temporary Autonomous Zone, en 1990. Ces modernes instructions pour une prise d’armes avaient le rare mérite d’éclairer et d’encourager les escarmouches opposant les hérétiques modernes à la misère repue des soumis. Force est de constater que ce plan d’attaque contre le système conserve, près de dix années plus tard, une bonne part de sa capacité de nuisance. D’aucuns ne manqueront pas, bien sûr, de se gausser de la séduction que semble exercer l’ésotérisme de pacotille sur l’esprit de son auteur, lequel cède souvent, en barde ciseleur de mots et manieur de références incongrues, à la fantasmagorie. Mais, de cet assemblage hétéroclite de digressions parfois naïves et de divagations, il émergeait une bonne idée. Et qui avait l’infini mérite d’être opératoire. Face au vide et au désarroi qui gouvernent l’époque, tout juste rescapée des glaciales années 1980, c’est déjà énorme.

La mise en pratique de cette idée revient à créer en toute occasion des réseaux d’affinités, éphémères par principe et propres à multiplier les actes d’insubordination, les opérations de sabotage -et toutes jouissances complices- en usant pour cela de tous les moyens qu’offre ce monde, sans autre stratégie que la profusion anarchique de ces assauts mêmes -le chaos- et sans autre but que le vertige qu’engendrent les instants intenses et les communautés humaines protéiformes. Car le concept de TAZ était né du constat -certes trop empressé- de la définitive déroute du projet révolutionnaire, tout en pariant sur la persistance du désir d’insurrection et de la haine de la résignation. Délaissant les labyrinthes où s’égare désormais toute critique détaillée de l’économie politique, elle ne prétendait qu’œuvrer à la propagation nécessaire de la rage.

On sait que les cuistres qui phagocytent la substance de la vie sur terre possèdent à la perfection l’art de recycler des idées dangereuses en idées rentables. Dès lors qu’un progrès de l’esprit leur paraît déranger la quiétude de leur domination, ils lui trouvent un emploi dans leur implacable entreprise de domestication, et le font en le faisant leur. Et bien sûr, TAZ, ce « livre-culte », si proche par son style de la meilleure tradition surréaliste, n’a pu se soustraire, en dix années de circulation planétaire, au syndrome de la récupération ni aux exercices d’admiration. Dada, et, plus récemment, les situationnistes finirent ainsi par susciter une foule d’émules dithyrambiques parmi leurs ennemis mêmes. Il s’est donc trouvé des artistes tapineurs ou d’autres épiciers ou histrions pour donner un air de TAZ à des esbroufes de leur manière. Des âmes égarées, en mal d’illusionnisme, ont voulu faire de Hakim Bey, qui a refusé tout net cet honneur douteux, une sorte de gourou. D’autres, avides de modernité, ont cru pouvoir y glaner afin d’adapter les vieilles idéologies à l’ère numérique. Mais le bagout libertaire du Bey des songes échappe, par son absence de programme même, à l’inconvénient de se figer en représentation usagée, propre à nourrir le vain babil des langes-de-putes médiatiques.
Au commencement était le chaos. Et il ne nous a jamais quittés. Le monde hyperstructuré dans lequel nous évoluons avec perplexité ou dégoût s’est construit contre cet inéluctable chaos, mais sans jamais pouvoir en atténuer les incertitudes qu’en intégrant l’entropie dans le principe même de son fonctionnement mécanique et en l’instituant comme objectif indicible mais triomphal du devenir catastrophique de cette pauvre planète.

C’est en se persuadant de cette vérité que Hakim Bey a commencé, dès 1984, de remonter la piste baroque qui l’a mené à la conception immédiatiste de zones sociales éphémères ou durables, mais jamais définitives ni stabilisées, qui formeraient un réseau informel mais qui auraient tout à gagner à s’organiser en autant de contre-cultures disparates, à se surpasser en imprécations et en chants de plaisir. Non une utopie mais le modus operandi universel de toutes les utopies antiautoritaires à venir : la débauche, le foisonnement, le débordement, le chaos, encore et toujours le chaos. Contre le « bordel ambiant » de chiffres, de sang et de boue des technocrates, un chaos de chants, de caresses et d’ambroisie ; contre le déchaînement des passions individuelles bornées par la possession et l’autorité, mutilées par le refoulement, une stratégie des délires collectifs qui prétendent vibrer sans répit. Une discipline du désordre.

En 1984, donc, Hakim Bey tentait, dans ses premières proclamations sur l’anarchisme ontologique -qui ouvrent ce court volume-, de définir la voie du chaos de la manière la plus adaptée à un usage festif. Elles sont ici explicitées par quelques gloses traitant de l’immédiatisme comme mode d’emploi et esthétiques. Ces textes courts sont destinés à être propulsés dans le vaste bocal des idées reçues comme autant de grenades artisanales, hâtivement bourrées de pensées bricolées mais fulgurantes -comme on jette à la mer des bouteilles chargées de fragments de détresse et d’espoir. Ils mettent à leur manière le doigt sur la nécessité d’en finir avec une civilisation gâteuse et néfaste. Tout comme la critique conjointe des anars sauvages et des « cybertaires » qui conclut ce volume et où l’auteur, agacé par les nouveaux dogmatismes de l’extrême, plaide pour la réconciliation hétérogène des utopistes en acte.

Un mot, encore : les plus belles zones autonomes temporaires, l’immédiatisme le plus fécond, ont souvent été le fait de ceux qui n’en ont jamais entendu parler. Sans se transporter jusqu’au Chiapas ni s’immiscer dans les rapines des Touaregs, on en trouve un exemple dans les péripéties les moins médiatisées du « mouvement des chômeurs », qui s’est poursuivi cahin-caha en France au cours de l’hiver 1997-1998. Chômeurs heureux d’échapper à l’esclavage salarié ou bien furieux de se voir décréter inactifs, isolés, exclus (et menacés s’ils veulent améliorer l’ordinaire, d’être reclus). Eternels exagérés, nostalgiques de l’avenir radieux et activistes d’un jour ou d’une semaine… Et tous rejetant les hiérarchies et les programmes, mais avides de s’assembler pour poser publiquement les questions interdites -celles qui appellent d’impossibles réponses, d’imprononçables odes au chaos… Telles sont les femmes et les gommes sans qualité qui ont appris à s’occuper à l’occasion des zones ennemies, des repaires de profiteurs ou de serviteurs zélés du système -pour une minute, une heure, trois semaines-, et qui bavardent, râlent, conspirent, raillent, se servent… puis s’en vont… pour réapparaître un peu plus tard sous d’autres visages, plus enjoués ou plus belliqueux.

Une guérilla qui ne vise d’autre pouvoir que celui que des exaspérés sans étendard entendent exercer sur leurs propres existences. Un désordre déambulatoire qui apprend à esquiver les pièges du combat frontal et leur moisson de plaisir à dire non, à manifester son existence turbulente. Un être-ensemble qui ne s’inspire que de ses propres expériences, si furtives soient-elles. Un virus de vie qui résiste à l’individualisme désemparé. Et qui se propage sur la charogne d’un mouvement ouvrier en putrescence depuis qu’il s’est réalisé dans le salariat généralisé et son cortège d’allocations diverses mais toujours minimales.

Tel est l’usage pratique de la liberté : un virus « opportuniste » mutagène, immédiatiste en diable -qui naît de l’interaction chaotique des errances humaines et qui trouble la catatonie du débat social, congelé par l’usage effréné que l’économie fait du simulacre, anémié par l’hystérie froide du business. Un virus qui n’est pas à court de ruses lui non plus et qui s’ingénie, au gré de ses aléatoires métamorphoses, à substituer l’activité à la contemplation ahurie -en remplaçant durable le goût de la sédation par celui de la sédition.

Texte publié avec l’aimable autorisation des éditions Vertiges Graphiques.
Lire la chronique de son nouveau livre, L’Art du chaos