Du rap à la psychiatrie, le barge Gucci Mane porte haut l’étendard mi saumâtre mi lumineux du rap sudiste. Portrait enlevé du rappeur US et directeur du label So Icey Entertainment et 1017 BrickSquad Entertainement.

Gros rappeur sudiste en provenance de la brillante Atlanta, Gucci Mane (Radric Davis, de son vrai nom) jouit d’une prestance intelligemment répugnante. Ce jeune homme né en Alabama a vite déménagé dans le sud des States pour aligner ses thunes – via ses médaillons Bart Simpson sertis de diamants venus d’Afrique du sud, ses dentiers grillés mais grillagés d’or et de platine, sous lesquels ses molaires pourrissent, et surtout son rap incroyablement addictif. Avec sa bedaine débordante, sa tête d’ourson en hibernation, Gucci lance ses flèches depuis quelques années tel un énergumène qui souffle un vent festif et purulent. A peine sorti de prison pour célébrer la sortie de l’album The Appeal (fin 2010), le gras Mane est rapidement arrêté pour conduite en état d’ivresse élevée, sans permis ni assurance. Entre la superstar Lil Wayne, le vétéran Willie D (Geto Boys) ou Lil Boosie, le rap US sudiste passe son temps entre charts à narcodollars et prison de bagnards ; et l’histoire échappée des entrailles de la folie de Gucci, admis depuis peu en HP pour une durée indéterminée, est la plus folle de toutes. Tatouage en mode « Ice Cream sur la figure », mode ultime du je-m’en-foutisme rentable et respectable, Gucci a aussi tout d’un personnage de BD, ou d’une synthèse de la génération « gangsta rap » à l’ère des iPods remplis de Britney. Dans son ilot foldingue et surproductif, cet énergumène va trop loin, porte souvent l’art du rap-contact vers les cieux, mais porte aussi la mémoire génétique de ses ancêtres et oncles qui cramaient du blues à coup de whisky. La différence est qu’il est riche à en crever, même en taule ou en HP. Un véritable retour vers le futur sudiste s’en vient par chez vous.

Rappeur gaucher

Premier constat facile, Gucci arrache toute la planète, loin de Wale, Drake et autres produits policés d’une industrie mutante qui fabrique désormais du rappeur dont la dégoulinade fluorescence s’affiche – surtout depuis le succès d’un certain Kanye – sur les couvs des mags débranchés. Sur la planète rap s’est doucement installé un inversement de colorisation incroyable, lié non pas aux saisons mais à la mode américaine, à l’Obamaïsation de la nation au drapeau étoilé. Pendant ce temps-là, le très gros et très foncé Gucci renifle et se fait un gros joint de kush. Dans un de ses morceaux, il nous parle des défauts d’élocution dont il souffrait dans sa jeunesse, et dont il a fait un atout paradoxal – à la manière des bons gauchers en boxe anglaise ou en tennis. Il n’est pas le premier et prend la suite du rauque ODB (REP) du Wu-Tang et du clébard DMX, de Kool G Rap et de son cheveu sur la langue, du grand écart boom-bap électronique de Kool Keith (aka Doctor Octagon, Aka Doctor Dooom, aka Doctor Sperm, etc.) ; ou encore de la légende vivante Slick Rick, macro-macho à la voix féminine. Des rappeurs qu’on reconnaît dès les premiers mots, tous passés par la case prison pour meurtre (Slick Rick, Boosie), trafic de stupéfiants (G Rap), folie sans nom (DMX, ODB, Keith, Boosie) voire viol organisé (Mystikal).

Le sud fol

Attitude et démarche rampante, Gucci déballe à peu près deux mixtapes par semaine et une floppée d’albums (dont une bonne partie pullule sur le Net). Le rappeur aime aussi surprendre l’auditoire par le choix de ses invités (le bouffon Drake évoqué ci-dessus, en tout premier lieu) et de ses featurings. Explosant en morceaux les rappeurs à la sauce fluo (J. Cole, Kanye, Florida, B.O.B…) à chaque fois qu’il collabore avec eux, il déborde même sur les répétitions du surdoué fainéant Wayne et du block-buster 50 Cent. Sa voix râlante, sorte de déglutination vomie au kilo, et son timbre cinglé y sont pour beaucoup. La réussite en mode accélérée de ce jeune marginal s’est surtout faite avec un gros pavé de beurre provenant du tube intergalactique Icy. Arnaquant au passage son ex-compère Young Jeezy, Gucci a fait le tour des radios FM du globe (y compris dans les bagnoles de notre douce France) et squatté la première place des charts pendant plus de deux semaines devant Usher et Alicia Keys, le Gucce a commencé en mode belle arsouille. Et il finira surement de la sorte. Que dire de ce gaillard nonchalant qui débite (presque) n’importe comment une lexicologie hallucinée, aidée par un taux de THC élevé (sans parler de toutes les pilules qu’il ingère et qui semblent l’installer pépère sur n’importe quel instrumental un tant soit peu hypnotique…). « Pop Pill », comme disent la majorité des américains névrosés. Gucci en parle. Il parle aussi, en code, de koalas, de citrons, de givre, de neige (la coke) et de poulets. A l’auditeur de déchiffrer. De fait, le délire de Gucci rejoint l’attitude déglinguée des sudistes qui mélangent un peu tout, flow et drogues, ecstasy, LSD, acide, C et MDMA, tout en grappillant subrepticement les charts d’année en année… Déclaré « bipolaire » par le juge qu’il a envoyé en prison la dernière fois en date, Mane continue à incarner la déclinaison réussite du rap sudiste, indécimable même par les ouragans.

Persona grata

Finalement, Gucci Mane reprend le flambeau de personnages tels que le trio The Geto Boys, feu Ol Dirty Bastard ou encore Mystikal ou Kool Keith : non pas seulement pour son flow mais pour l’ampleur de son oeuvre généralissime, inaccessible car inachevée et éparpillée, n’arrêtant pas de décapiter des « emcees », les beats et des morceaux bien fagotés. Déjà subtilement remixés (Salem et autre Flying Lotus), ou remastérisés et repressés a la pelle, les mixtapes et albums de Gucci Mane, c’est la recette quasi parfaite de l’ego trip en mode surdose, celle qui se pose nonchalamment sur des productions épileptiques, fonctionnant à plein régime. A l’instar de Willie D ou de Scarface (en taule de temps à autre eux aussi) ou de Bushwick Bill des Geto Boys (personne de petite taille, suicidaire, en HP, en prison, en désintox…), Gucci n’est pas un gentleman. Ces déclarations rapologiques jaillissent comme des évidences inflammatoires postées sur des prods électro, portées souvent par un synthé détraqué ou un simple riff de guitare saturée. Gucci est rentré plus fort que les autres dans la cour des grands, que les fans de rap continuent d’écouter en boucle. Loin de constituer l’abruti mongoloïde qu’il parait incarner, il n’a pas que de simples poèmes urbains dans le baluchon ; il possède dans le crâne cette folie intelligente et monstrueuse, celle que certains élus parviennent à canaliser avec la sémantique, de temps à autre à leur insu, livrant toujours une imagination créatrice débordante, suintant des montagnes de joyaux. Gucci Mane apporte quelque chose de nouveau dans ce beau jeu qu’est le rap. Une forme de calcification des mots sur un nid de rythmiques glacées au LSD. Ecoutez avec attention, plusieurs fois, plusieurs choix, et si vos tympans accrochent cette musique follement caméléonne que constitue le rap sudiste, vous deviendrez vite accroc à celui que l’on nomme aussi « LA FLARE ».

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