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Ils sont sympas chez Atmosphériques : quand je suis arrivé au siège du label, rue Chabanais, ils m’ont fait regarder le clip de La Poésie, c’est fini, ils m’ont demandé trois fois si je voulais boire quelque chose, et finalement ils m’ont offert le vinyle de Grand Popo. J’ai donc commencé l’interview dans les meilleures dispositions, assis à un bureau bardé de post-it, recevant Ariel Wizman et Nicolas Errèra, comme pour un entretien d’embauche. Interview spontanée et réponse à deux voix…

Musique électronique ?

On ne fait pas vraiment de distinction entre musique électronique pour danser, hédoniste, et musique expérimentale. C’est sûr qu’on est moins proches de la musique « conceptuelle », qui, comme l’art contemporain, n’apporte rien de sensible, d’émotionnel. On est plus tourné vers le plaisir. Mais ça ne signifie pas qu’on n’a rien à dire, on apporte une certaine spontanéité, du non-sens et un peu de critique.

« There’s nothing to say in a house song » ?

Oui, ça nous faisait rire d’imaginer les gens danser sur un morceau qui dirait que, justement, il n’a rien à dire. C’est le propre de toute cette culture house et disco, qui tire sur la corde avec les idées d’énergie, de danse, de corps, et ces lyrics : « Il fait chaud », « On est bien », ça va cinq minutes.

« La poésie, c’est fini » ?

On ne pense pas que la poésie soit finie. Mais c’est vrai que c’est ce qu’on te répond quand tu essaies d’en faire. On pense que la musique est propice à la poésie. Le mélange des influences, les apports de différentes cultures doivent permettre de créer quelque chose de poétique. Ainsi, on aimerait bien mixer le chant d’un muezzin avec un beat house. Mélanger l’Orient à l’Occident en jouant sur deux notions du temps, du ton, de la mélodie. La musique orientale, comme le dub, c’est quelque chose qui flotte, qui plane, qui touche directement l’âme, et qui se marierait très bien avec des rythmiques occidentales. Mais ça choquerait les musulmans dans les boîtes de nuit. Cependant, même une musique simplement occidentale peut être poétique. Around the world de Daft Punk est un morceau d’une puissance poétique incroyable, juste pour ces trois mots répétés. C’est bien supérieur aux chansons à texte hyper-écrites du chanteur français qui se prend la tête. Mais les gens ne croient pas que ce genre de chansons puissent amener de la beauté.

Les filles ?

On dit qu’on s’adresse aux filles, d’abord parce qu’elles sont étourdissantes, et de plus en plus. Et aussi parce que devant ces gros balourds de hooligans, on pense que la féminité est l’avenir de l’humanité, sa chance. Elles ont le pouvoir, même de façon souterraine. Les hommes sont capables de garder le pouvoir, mais les filles sont capables de changer les choses, ce qui est un plus grand pouvoir.

L’Orient ?

Nicolas est d’origine gréco-turque, donc cette mélancolie mêlée de gaieté propre à l’Orient fait partie de notre culture. Mais l’Orient est quelque chose qui n’existe pas, en un sens : si tu prends l’Orient tel que le voyaient Théophile Gautier, Gérard de Nerval ou Baudelaire, il n’existait pas, c’était des cercles d’hommes très érudits qui fumaient le haschisch, c’était le soufisme, ça ne correspondait à aucune réalité, c’était un rêve, un appel à un autre monde. Et quand tu vis dans un pays oriental, tu vis avec la nostalgie de cet autre monde qui pourrait exister. C’est pourquoi les allusions à la musique arabe apportent quelque chose d’incroyable à n’importe quel courant musical.

La fusion ?

La musique n’est pas quelque chose que tu peux toucher. Tu peux acheter des disques, tu n’auras qu’un morceau de plastique entre les mains. Comme pour plein de choses très précieuses, après quoi tout le monde court, ça ne se touche pas. C’est du secret, et une partie de ce secret appartient à l’Orient, une autre à l’Occident, et ce n’est pas parce qu’on va faire fusionner laborieusement les deux qu’on va trouver le secret. Mais il faut savoir baigner dans l’un comme dans l’autre. La musique, c’est le paradoxe de Pessoa : « Tu ne peux pas être quelqu’un d’autre », mais tu peux approcher par la musique l’esprit de quelqu’un d’autre. Deux personnes peuvent se réunir avec la musique.

Les Sparks ?

Ariel les connaissait, parce qu’il était fan, depuis tout jeune. On a mangé ensemble un soir et le lendemain ils sont venus écouter nos morceaux. On était partis sur un seul titre mais ils ont voulu en faire deux, sur lesquels ils ont écrit les paroles. Vers Noël, on a écouté ce qu’ils avaient fait et on a été éblouis. Pour La Nuit est là il y a vraiment une rencontre musicale, avec ce refrain en français qui permet une double lecture. Il y a des gens qui ne supportent pas quand la nuit tombe, c’est leur côté animal qui les fait se recroqueviller. Nous on est très contents quand la nuit arrive, on est plutôt noctambules.

Giorgio Moroder ?

Oui, c’est une influence. C’est le côté européen de Moroder qu’on aime bien, cette espèce de confusion de nationalités. Un prénom italien avec un nom allemand. Il vit en Allemagne mais je suis sûr qu’il ne peut pas s’empêcher de parler italien. Et puis, il représente le mariage réussi entre une certaine froideur, métallique, et le côté chaleureux, festif, de la disco.

Ariel, Big Brother easy-listening ?

Je dirais que je suis éclectique. J’écoute John Barry ou Ennio Moriccone, ce n’est pas de l’easy-listening, mais de la très bonne musique. Je n’écoute pas de mauvais disques juste parce qu’ils sont mauvais, j’écoute de bons disques. A propos de la multiplication de mes activités, je ne m’en rends pas compte, c’est ma façon d’être, pas une ambition professionnelle. Je suis « multi », dans plein de choses, ce qui n’est d’ailleurs pas forcément une qualité. Je suis quelqu’un de déconcentré. Je ne peux pas me spécialiser dans une activité, je me sentirais moins humain. Et je pense que bientôt, tout le monde sera comme ça. Quand tous ces trucs, la télé, la musique auront disparu, et que l’activité humaine sera devenue autre chose. Quand tout sera en accès direct sur Internet, quand tout le monde sera gavé de tout, les gens feront autre chose. La culture n’est plus valable que par son passage à travers les gens, elle ne laisse rien. Les gens aiment bien consommer, mais rien ne reste, et bientôt, il n’y aura plus aucun plaisir à consommer la culture. Mets-toi dans un coin et arrête de consommer et demande-toi qui tu es, c’est ce qui va arriver à l’humanité, forcément.

« Another song in the supermarket » ?

Toute pensée ne doit pas être suivie d’action, heureusement. Ce n’est pas parce qu’on dit ça qu’on va s’arrêter demain de faire de la musique. Mais c’est vrai qu’il y a un côté vain dans tous ces CD, toutes ces revues. Tu prends n’importe quelle revue, pour chaque single, ils écrivent : « C’est vraiment un truc brillantissime, c’est ce nouveau style qui va tout écraser. » Dans la réalité, c’est comme si tu roulais des pelles à dix mille filles sans jamais baiser…

Propos recueillis par

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