PARTAGER

En 1998, Gaspar Noé lâchait une bombe dans le morne paysage du cinéma français : Seul contre tous ou les tribulations plutôt violentes d’un boucher chevalin aigri. Qu’on l’ai aimé ou détesté, le film révélait une personnalité à part et, surtout, un cinéaste passionnant. Alors quz son deuxième long métrage, Irréversible, lance la polémique, Chronic’art fait le point avec ce réalisateur provocateur dans un entretien réalisé début 2002 et publié dans Chronic’art #2.

Chronic’art : Quel regard portez-vous avec le recul sur Carne et Seul contre tous ?

Gaspar Noé : Ce sont deux films qui ont été fait à une période plus  » nationaliste  » de la France. L’époque où t’avais Le Pen, Pasqua et toutes les lois anti-immigration. Je faisais une réaction allergique à tout ce discours du style  » être Français ça se mérite « , étant moi-même fils d’immigrés… La France a changé depuis, peut-être à cause de l’équipe multiraciale qui a fait gagner la France lors de la Coupe du Monde 98 ou du changement de millénaire. J’ai l’impression qu’elle est beaucoup plus détendue qu’il y a cinq ans. Le Pen, maintenant, t’en entends parler une fois tous les quatre mois. On voit moins d’affiches contre l’immigration. J’ai l’impression que les gens sont dans une autre logique.

Au moment de la sortie de Seul contre tous, on vous a traité de « facho », en assimilant les propos de ton personnage au votre. Comment avez-vous réagi à ces accusations ?

C’est juste les tartuffes des Cahiers du cinéma, ça ! La presse d’extrême droite a quand même été très insultante vis à vis du film en écrivant que j’y faisais une caricature du Français moyen. Quant aux Cahiers, pour moi, ils incarnent ce qu’il y a de plus mort dans le cinéma français. Avec eux, c’est une guerre déclarée et on se renvoie mutuellement la balle. A part les Cahiers, personne n’a dit que Seul contre tous était un film facho. J’ai plus été attaqué sur la soit disant apologie de l’inceste. Or ce qui m’intéressait entre autres c’était de dédramatiser le tabou autour de ce sujet. Les gens en ont une peur démoniaque. Je n’ai pas dit que mon héros faisait bien, je l’ai juste montré comme un être humain qui bascule. Je ne vois pas pourquoi on peut humaniser un meurtrier ou un tueur en série et pas un père incestueux.

La meilleure attaque qu’on puisse me faire sur Seul contre tous, c’est de n’avoir pas su faire un film aussi sec que Délivrance de Boorman ou le Salo de Pasolini. Le film est parfois caricatural dans sa manière de présenter des gens sur-ravagés ou les propos sur-orduriers du boucher. Seul contre tous est finalement drôle, surtout à la seconde vision, et ça, ça m’a un peu échappé

Vous êtes passé pour un provocateur alors que vous ne faisiez que rendre compte le plus fidèlement possible de l’univers mental de votre personnage.

En général, j’ai tendance à m’intéresser à tout ce qui est interdit. Mais là, j’ai plutôt l’impression que le langage très ordurier de mon personnage appartient en fait à la collectivité. Très souvent, j’entends des gens de mon équipe technique ou des amis qui en viennent à parler comme le boucher quand ils sont énervés.
Comment est né le projet de votre nouveau film, Irréversible ?

Le long métrage sur lequel je travaillais après Seul contre tous ne pouvait pas se tourner l’été dernier. Je me suis donc retrouvé avec du temps libre. J’ai croisé Vincent Cassel à une soirée. Je lui ai dit que j’avais envie de tourner un film érotique, il m’a répondu que ça pouvait les intéresser lui et Monica. Je leur ai alors filé un texte de six pages. Le film a capoté parce qu’ils ont trouvé ça trop cul. Mais entre-temps j’avais déjà trouvé les producteurs pour le financer. Je leur ai alors proposé un autre projet, un film de viol et de vengeance, genre Un Justicier dans la ville.

En réalisant un film que vous dites proche d’Un Justicier dans la ville, vous n’avez pas peur de tendre la perche à vos détracteurs ?

Quand tu sais ce que tu fais, il n’y a pas de problème. Et puis, il y aura toujours des gens qui diront du mal de toi et qui te feront en fait plus de pub qu’autre chose…

Mais vous aimez bien les sujets un peu tendancieux…

J’aime voir au cinéma des choses que je n’ai pas vues. Soit tu tapes dans des sujets originaux et forts, soit tu te démarques par ton esthétique. Aujourd’hui, on est submergé d’images toute la journée. MTV par exemple, c’est vraiment ennuyeux, toujours les mêmes clichés, la même façon de filmer, de cadrer.

Avant l’entretien, vous m’avez dit que vous vouliez mettre sur l’affiche « La Vengeance est un droit de l’homme », c’est carrément de la provoc’…

Faudra que ça passe au niveau des distributeurs, car ça fait un peu penser aux discours américains qui ont suivi les événements du World Trade Center et au programme « infinite justice ». C’est un slogan qui sonne bien, mais j’y crois pas trop. Encore une fois, ce n’est pas mon propos qui est sur l’affiche mais celui du personnage. Je pense que la vengeance est plutôt un instinct naturel de l’homme. Elle est à l’origine de toute justice, de tout partage. Car les gens ne partagent pas naturellement, s’ils le font c’est par peur des coups, des représailles de l’autre.

C’est la troisième fois que vous travaillez avec Philippe Nahon. Qu’est-ce qui vous donne envie de le retrouver à chaque fois?

Philippe ne fait qu’une apparition dans Irréversible. Je ne vais pas dévoiler la manière dont il intervient, mais il y est excellent ! Il est un peu comme mon oncle. Je ne l’avais jamais vu jouer avant Carne. A l’époque, je cherchais surtout un père et une fille qui se ressemblent, un couple qui fonctionne bien. Après on est devenu potes. Mais l’amitié avec les gens du cinéma est assez bizarre parce qu’on ne se fréquente pas beaucoup en dehors des plateaux. Ce qui n’empêche pas la relation d’être très intense au moment du tournage.

J’ai appris un truc avec Philippe, que j’applique depuis aux acteurs avec qui je travaille : sur Carne et Seul contre tous, il n’avait pas lu le scénario à l’avance et était obligé d’improviser chaque jour. Du coup, personne n’avait de texte sur Irréversible et les répétitions ne commençaient que sur le plateau.
Contrairement à vos films précédents, vous avez choisi des acteurs connus pour les rôles principaux : Monica Bellucci, Vincent Cassel et Albert Dupontel. Comment gèrez-vous cela ?

Ils ont été plus que parfaits et ce, en grande partie, parce qu’ils s’amusaient. Mais si tu connais les comédiens d’avant le tournage, ça peut changer beaucoup de choses. De toute façon, la célébrité n’a rien à voir avec le fait qu’on s’entende bien ou non avec une personne. En général, j’évite comme la peste les comédiens, car ce sont souvent de grands névrotiques. Je préfère travailler avec des non professionnels qui sont humainement plus simples. Pour Irréversible, par exemple, qui se passe en grande partie la nuit dans des rues à putes et des bars à travestis, on est allé chercher de vrais travelos au Bois de Boulogne plutôt que de prendre des gens du cours Florent pour les déguiser.

Est-ce que le fait que Vincent Cassel et Monica Bellucci soient en couple dans la vie vous a incité à imaginer cette histoire d’un homme qui veut venger le viol de sa copine ?

Dans le film, ils sont sensés se rouler des pelles, se chatouiller. J’ai tendance à penser que quelqu’un qui chatouille une fille qu’il aime a une réaction plus naturelle. Et il y a un tel degré de naturalité dans le jeu de Vincent et Monica qu’on voit clairement dans le film qu’ils s’aiment pour de vrai.

Avez-vous l’impression de faire partie d’un groupe de cinéastes avec qui vous partageriez une certaine vision du cinéma ?

C’est pas tellement un groupe mais des personnes avec qui tu partages des trucs ponctuels. Jan Kounen est un fou de mouvements de caméra et moi, je le suis de plus en plus. Alain Cavalier est ultra-minimaliste et, d’un autre côté, je le suis aussi. Marc Caro est un autre grand cinéaste obsessionnel avec qui j’adore parler. D’une manière générale, parallèlement ou après Seul contre tous, d’autres réalisateurs français ont eu à nouveau tendance à surenchérir dans la violence ou dans le cul Il y a eu entre autre Dobermann, Assassin(s), La Vie de Jésus, Romance, les spots X de Audiard et de Caro, puis Baise-moi. Ça a dynamisé et insufflé pas mal d’énergie dans le cinéma français. Il y a même des réalisateurs de films d’auteur, comme Claire Denis, qui étaient jusque là plutôt sobres et se sont mis à se lâcher. C’est là que ça devient intéressant. Trouble every day est le film le plus lâché que j’ai vu cette année.
Que penses-vous du clin d’oeil que te font Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi dans Baise-moi ?

Je suis très ami avec Virginie Despentes. Je trouve que son film a été réellement salutaire dans le contexte du cinéma français. C’est grâce à lui qu’on a rétabli l’interdiction aux moins de 18 ans, ce qui ouvre quand même pas mal de portes aux autres réalisateurs. Et puis, c’est un film fait sans calcul, réalisé dans une dynamique honnête. Tu y sens une énergie, un ludisme assumé…

Vous avez la réputation d’être un amateur de films gore, de séries B. Qu’est-ce qui vous attire dans ce genre ?

Comme tout le monde, j’ai eu ma petite période à l’adolescence. Il y a des films gore qui sont drôles mais finalement, il n’y en a pas beaucoup qui font vraiment peur. J’ai d’ailleurs en projet de réaliser un film, qui serait un  » film d’horreur ultime « . Ultime dans le sens d’insoutenable, un peu comme Massacre à la tronçonneuse en son temps qui est le seul film d’horreur au cours duquel je me suis demandé à plusieurs reprises si je n’allais pas quitter la salle.

Pour en revenir à Irréversible, comment s’est passé le tournage ?

On a eu six semaines de préparation et six semaines de tournage. Beaucoup de gens croyaient que le film n’allait pas se faire. On a tourné très vite, dans l’urgence, car Monica devait partir le 1er septembre pour Matrix 2 et 3. J’ai eu la chance d’avoir une équipe technique soudée, sur qui je pouvais compter, et finalement, tout s’est bien passé.

C’est un plus gros budget que Seul contre tous ?

Ca n’a rien à voir ! Le budget se situe entre 26 et 30 millions. C’est énorme pour moi, mais pour un film avec Belluci, Cassel et Dupontel, c’est finalement assez peu. Ce qu’il y avait de bien, c’est que quand je demandais une grue très chère pour le lendemain, je l’avais, et si je ratais le plan, je pouvais la redemander le surlendemain ! Je n’ai pas non plus eu de restriction par rapport à la pellicule. A toi, après, de réussir parce qu’on t’a quand même donné tous les jouets que tu voulais. Avoir des moyens m’a surtout permis de m’amuser, d’expérimenter des choses en vue de mon prochain film.

Irréversible est-il dans la même lignée que Seul contre tous ?

Ils se ressemblent dans leur thématique, je ne peux pas me dégager de ma perception de l’humanité, mais formellement ils sont radicalement différents. La caméra bouge du début jusqu’à la fin. On y retrouvera cependant mon obsession pour les couleurs et le cadre, et le Scope.

Propos recueillis par

Lire notre critique d’Irréversible