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Enrico Navarra, marchand d’art contemporain parisien, baigne dans le milieu artistique depuis sa jeunesse, période durant laquelle il fut courtier entre Paris, New York et le Japon. Homme ouvert et intelligent, il a très vite su prendre le train en marche. Retour avec lui sur son extraordinaire ascension.

Chronic’art : Comment avez-vous débuté dans le métier ?

Enrico Navarra : J’ai commencé par être courtier en lithographies. J’avais des clients au Japon pour lesquels j’ai travaillé pendant sept ans, puis je me suis lancé dans l’édition lithographique, avec des artistes comme Foujita, Laurencin, etc. Le marché de l’art, au début des années 80, était beaucoup plus important au Japon qu’en France, alors tout en habitant Paris, je me rendais très souvent en Asie. Petit à petit, j’ai vendu pour 50 000 F, puis 100 000 F par clients. Ils me connaissaient et me faisaient confiance alors ils me demandaient d’acheter pour eux. En 1986, j’ai commencé à travailler avec l’association Chagall et c’est à ce moment-là qu’Ida Chagall m’a proposé d’ouvrir une galerie de peintures et d’y exposer desoeuvres de l’artiste. C’est elle qui m’a incité à ouvrir ma première galerie, en 1988, au Faubourg Saint Honoré. On a ouvert celle de l’avenue Matignon, il y a sept ans.

Très tôt, vous avez été amené à voyager. Comment se sont passés vos débuts à l’étranger ?

Jusqu’en 1990, le marché japonais était très porteur, puis il y a eu la crise du milieu de l’art et tout s’est arrêté net. Entre 1990 et 1992, on a ouvert une galerie à Tokyo et on en avait également une à New York. Nous avons pas mal voyagé aussi, pour sortir de la morosité d’alors. Pour bien faire notre métier, il faut trouver une croissance forte ; nous avons prospecté en Chine, à Taiwan et à Singapour. On essaye aujourd’hui d’instaurer une nouvelle structure, différente de la galerie standard -achats et ventes de tableaux. Je suis de toute façon persuadé que le métier de galeriste ne peut plus être celui qu’on a connu. Donc on fait de la communication, de l’événementiel et de l’édition. Je pense que le cercle habituel ne suffit pas, c’est comme quelque chose qui se resserre.

Comment faites-vous pour inscrire un renouveau permanent dans votre image ?

L’événementiel nous oblige à prendre le train en marche. Nous faisons des choses qui marchent déjà : on travaille avec Kenny Sharf depuis longtemps ainsi qu’avec les artistes chinois contemporains parce qu’ils ont déjà un marché en Asie alors que nous n’avons pas une structure suffisante pour travailler là-bas. Et puis beaucoup de stagiaires travaillent et s’impliquent avec nous ; l’ambiance est bonne, c’est très motivant Je reste ouvert à tout ce qui se passe, la sculpture m’intéresse, le design également…

Vous présentez dès le 25 avril 2001 une exposition intitulée Made by Chinese. De quoi s’agit-il ?

On travaille avec Johnson, propriétaire de la galerie Hanart à Hong Kong et avec lequel on voulait collaborer sur des projets intéressants. Comme il s’occupe de biennales et d’expositions, on a décidé de faire celle-là ensemble : quatorze artistes contemporains chinois sélectionnés pour une série de sept expositions qui auront lieu jusqu’en mars 2002 ici même, au 16 de l’avenue Matignon à Paris.

Qu’est-ce qui influence vos choix artistiques ? On parle souvent de Basquiat que vous avez longtemps défendu…

Il y a un critère de qualité bien sûr, mais c’est la rencontre avec l’artiste qui est fondamentale et qui permet aux choses de s’enchaîner par la suite. Je n’ai aucune exclusivité sur l’oeuvre de Basquiat, on est quelques-uns à Paris a avoir certaines de ses pièces. A la galerie, on n’a aucun artiste à plein temps. Ce ne sont que des opérations ponctuelles. On choisit les opportunités qui se présentent et on ne s’impose aucun programme.

Vous étiez souvent à New York dans « l’après Pop art ». Comment l’avez-vous vécu ?

J’ai connu l’époque « downtown » dont parle le film avec Basquiat, Downtown 81 : c’était génial. Je vendais déjà des tableaux, le marché de l’art était florissant. Les artistes avaient beaucoup de moyens et New York était une place internationale. Mais je constate qu’aujourd’hui, avec le phénomène de la mondialisation des goûts, tout le monde veut la même marque. Dorénavant, dans l’art, j’ai l’impression qu’il est en train de se passer le même phénomène : tout le monde se concentre sur les mêmes artistes. On a l’impression qu’il n’y a plus beaucoup de place pour les autres, ce qui explique aussi la flambée des prix. Un collectionneur contemporain est de plus en plus précis et a la même vision d’une collection qu’un autre à New York ou à Taiwan.

Connaissiez-vous tous ces artistes de la période Pop art ?

Non, pas du tout. Je n’ai pas connu Basquiat -que j’ai commencé à exposer en 1988. C’est seulement cette année-là que je me suis tourné vers l’art contemporain, après m’être intéressé aux estampes. Cela dit, j’ai continué de temps en temps à exposer de l’art moderne. D’ailleurs, quand on voit Basquiat aujourd’hui, c’est de l’antiquité contemporaine ! Pour moi, il est l’artiste classique au sens noble du terme. Comme beaucoup d’artistes classiques, il a capté ce qui se passait autour de lui (ce qui inspirait aussi des artistes comme Picasso, Twombly) mais il n’était pas du tout un artiste de graffitis.

Quelle est votre position aujourd’hui ?

On arrive tout juste à s’en sortir, et c’est un petit peu inquiétant. En France, il y a peu de marché et pratiquement pas de clients, comparé par exemple à la proportion belge. L’avantage, c’est que tous les européens viennent voir ce qui se passe à Paris qui reste malgré tout un endroit mythique. C’est l’une des plus belles villes du monde.
Nous gardons la même équipe qui prospecte en Amérique Latine et ailleurs, mais on évite de trop se disperser, parce que ça multiplie évidemment les problèmes, comme celui d’avoir un stock trop important Malheureusement, il y a peu de galeries qui peuvent travailler sur l’art contemporain international. Ici, on n’a qu’un ou deux Warhol, deux Basquiat… Pour nos catalogues, on édite à la galerie et on imprime à Turin. Mais même en ayant une présence sur les cinq continents, on continue à se poser des questions. Quant à l’événementiel, il constitue un vecteur de communication mais ça ne rapporte rien.

Quels sont vos projets pour la galerie ?

On envisage d’exposer Basquiat à Rome, dans un musée qui s’appelle Les Nouvelles Ecuries, avec deux expositions de peintures et une exposition d’oeuvres sur papier. On a également un projet en Afrique du Sud. Actuellement, on monte à Saint-Tropez L’Art à la plage pour juin-juillet 2001. Ca faisait six ans qu’on ne l’avait pas fait. On aura des sculptures de Niki de Saint-Phalle, Raynaud, César, Kenny Sharf, toutes installées sur la plage. On prévoit aussi d’exposer quelques artistes, comme Charles Simon, en plus d’artistes chinois.

Qu’est-ce qui vous pousse aujourd’hui à vous investir autant et à continuer dans cette branche artistique ?

On ne choisit pas d’être dans cette voie ; les circonstances vous y obligent. Le doute pendant dix ans a été celui de survivre. La passion de l’art ne suffit pas pour tenir. On était dedans avec toute une équipe. Il faut être objectif : ce n’est pas la passion de l’art qui nous a amené à ce que nous sommes, c’est la situation qui nous l’a imposé. En 1995, lorsqu’on a travaillé sur Basquiat, on était en pleine crise, il n’y avait plus qu’à y croire. On ne se serait jamais autant engagé dans d’autres circonstances, on se serait diversifié.
Aujourd’hui, on se dirige vers l’événementiel, le partenariat d’entreprises auxquelles on propose une exposition clé en main, en adéquation avec leurs attentes. Elles offrent à leurs clients un catalogue de bonne qualité et font le vernissage à la galerie. Nous, nous récupérons une partie du budget de communication ; on s’occupe du packaging presse, des cartons d’invitations qui sont configurés autrement que ceux de la galerie. On avance l’exposition comme un produit spécifique de l’entreprise. On a par exemple travaillé dernièrement avec Axa, Adventis ou Air France pour l’exposition Basquiat à Cuba. Tout est fait ici, trois personnes travaillent à plein temps pour tout le relationnel de la galerie, et moi en plus. Ma maison, c’est celle de la galerie, mon appartement est l’appartement de la galerie. Ma vie privée est la vie privée de la galerie. On reçoit des clients sans arrêt. Si je ne le faisais pas, ça ne fonctionnerait pas.

Que pensez-vous des institutions, de plus en plus présentes ?

Je ne vois pas l’art rester comme un univers indépendant. C’est en train de bouger d’ailleurs : les maisons de mode investissent dans des maisons de vente. Je vois le métier de galeriste comme on l’a connu, disparaître purement et simplement, à cause des Fondations ou du travail des musées. Il y a aussi de plus en plus de jeunes institutions, de biennales. Avant, leurs organisateurs allaient chercher les artistes dans les galeries. Maintenant, c’est l’inverse. Je suis persuadé que les maisons de vente vont relancer la dynamique parisienne. Evidemment, elles vont prendre une grosse part de marché, mais pour les galeries qui tiennent, ça ne peut qu’être bénéfique parce que ça va forcément attirer plus de monde. Arnaud et Pinault qui montent un musée ne représentent pas une concurrence pour les galeries. Je trouve leur démarche fantastique. Elle permet de débloquer des oeuvres pour les mettre dans un musée. On se doit d’être reconnaissant.

Et si vous n’aviez pas été galeriste, qu’auriez-vous été ?

Rentier, je pense. Je me passionne pour mon travail parce que j’y suis, parce qu’il faut travailler. Je pense que la chance est essentielle. On a souvent tendance à dire qu’il faut saisir sa chance, mais c’est incomplet parce qu’on ne va tenter sa chance que lorsqu’on en a déjà eu. En ce qui me concerne, j’ai eu de la chance d’un bout à l’autre. Je lui dois tout.

Propos recueillis par