PARTAGER
4
sur 5

Pigalle. Entre les sex-shops aux devantures criardes s’est glissée une petite maison qui revendique sérieux et information, clame haut et fort sa différence, répète à l’envi son approche quasi scientifique de ces choses-là, le musée de l’érotisme. Oasis de bonheur dans un désert de pauvreté, tel est l’effet produit par les planches de Robert Crumb dans ce musée de pacotille. Car avant de parvenir au cinquième étage salvateur, encore faut-il avoir enduré les médiocres reproductions de vases attiques ou de statuettes africaines ithyphalliques sans parler des estampes échappées d’un album d’Alex Varenne et lorgnées en coin par des couples potentiellement échangistes ou des touristes s’encanaillant à peu de frais. Après cette accumulation hétéroclite, au détour des dernières marches de cet escalier interminable, la blancheur des murs détonne. Est-ce pour mieux rendre palpable la désespérance de Crumb ? De ces dizaines d’originaux choisis avec soin se dégagent en effet, certes l’humour ravageur et sans concession qu’on lui connaît, mais également un pessimisme crasse qui laisse coi.

L’exposition est placée sous divers patronages qui vont d’Einstein à Lao Tseu en passant par Courbet et Van Gogh. Y sont regroupées les obsessions du fameux érotomane depuis la période Astbury, M Natural et Zap Comix jusqu’aux récentes peintures mettant toujours en scène ces femmes à la croupe plus que généreuses. Cet assemblage qui n’a manifestement ni début ni fin (ni queue ni tête ?) offre d’authentiques joyaux de perversion en même temps que d’étonnantes réflexions sur un work in progress. Un Crumb obsessionnellement dominateur comme à son habitude s’exclame ainsi pendant une fellation que « la vie et l’art se nourrissent conjointement » avant de conclure : « je suis clairement cinglé ». Cette volonté de puissance affirmée dans la période autobiographique (et qu’on peut retrouver dans l’excellent Mes femmes édité chez Albin Michel) est toutefois contrebalancée de manière assez systématique par un dénigrement et une haine de soi palpables et clairement problématiques. Ainsi une série de planches tout à fait remarquable retrace un extraordinaire lynchage de Donald Trump par deux amazones-walkyries à la solde de Crumb : l’occasion pour le maître de se déchaîner contre l’Amérique, son inculture et les ravages de l’ultralibéralisme. Qualifié de nouveau Trimalcion, Trump retourne pourtant la situation à son avantage, attestant cruellement de l’échec d’un rêve passé et enterré.

Et même quand il parle de sexe, Crumb peut être glacial. Ainsi « A Klassic Komic, PsychopathicSexualis » expose-t-il une série de pathologies sexuelles observées par le docteur Van Krafft-Ebing au début de ce siècle. Au texte originel, scientifique et froid, traitement foucaldien de cas cliniques (fétichisme, sado-masochisme, anaesthesia sexualis ou absence de tout désir), Crumb adjoint des dessins simplement descriptifs qui accentuent le malaise. Parfois inattendue, toujours passionnante, cette exposition est aussi fort bien mise en scène. Sur les murs, parsemés de reproductions cartonnées de personnages tirés des bandes dessinées, les planches sont simplement posées et bien éclairées. Manque toutefois fréquemment l’indication de la date et du support. Aucune traduction non plus, la densité des textes impose donc une concentration de tous les instants, bien difficile hélas en raison de la cacophonie ambiante déversée par des haut-parleurs dispersés à travers la pièce. Ca ne doit toutefois pas rebuter le visiteur persévérant. Aux interrogations soulevées par une telle débauche d’inventivité, de liberté et d’étrangeté, il n’est ici guère de réponse autre que le seul mystère de la création crumbienne.

et