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Cinquième album pour les New-Yorkais d’adoption de Blonde Redhead, et un virage pop assez surprenant. La chanteuse Kazu Makino, tantôt timide et en retrait, tantôt volubile comme un VRP qui voudrait vendre dix barils de son produit, revient sur Melody of certain damaged lemons et l’ensemble de la carrière du groupe.


Chronic’art : L’album a été enregistré en une vingtaine de jours. Est-ce beaucoup pour vous ?

Kazu Makino : C’est notre plus long passage en studio. On a voulu prendre notre temps pour travailler sur les morceaux et peaufiner les fins de titres.

Etait-ce voulu à la base que de jouer une musique plus douce, moins chamboulée, moins basée sur les guitares, mais davantage sur la programmation et les claviers ?

On ne voulait pas faire un disque plus doux, c’est sûr. Si on a écrit des chansons plus calmes, l’impératif était de conserver un son qui exprime encore la tension et la « discipline ». Il fallait donc que l’ensemble soit clair et structuré. En fait, le studio était bourré de vieux claviers… Alors on a essayé différents trucs, on a juger sur pièce et on a gardé ce qui nous convenait. C’est incroyable de voir comment un morceau peut évoluer du début à la phase finale.

En concert, le son est-il identique à celui en studio pour cet album ?

Non ! En studio, je ne crie jamais. Live, même pour les nouveaux morceaux, je crie ! Parce que sur scène, notre façon de jouer a toujours été un peu plus extrême.

Vos albums marchent par paires. Melody of certain damaged lemons serait-il le premier volet d’un nouveau diptyque ?

Je n’y ai jamais pensé… Mais c’est vrai que pour les albums précédents, on s’en est rendu compte une fois les morceaux finis : mêmes guitares, même dynamique.

Quand vous écrivez un album, vous partez d’une idée générale ?

Souvent, les mélodies décident des paroles qui vont être adoptées. Sur In particular, c’est un peu spécial parce que j’avais les paroles bien avant d’avoir la mélodie. Mais la mélodie me procurait des émotions telles que les mots ont dû être mis en place sous une forme particulière : des phrases interrogatives sans réponse, de courtes affirmations tranchées. Au final donc, la mélodie peut chez nous déjà te dire de quoi le morceau parle ; elle nous aide à trouver les paroles.

Vous vous êtes rencontrés à New York, alors que Simone et Amedeo viennent d’Italie…

Ils n’avaient même pas de visa à l’époque ! Nous cherchions chacun de notre côté ce que nous voulions faire, ce pour quoi on serait éventuellement doués. Petit à petit, doucement mais sûrement, on est devenus amis, de même qu’on a mis du temps avant de jouer de la musique ensemble. On s’est rendu compte qu’on attendait la même chose de la vie, qu’on partageait les mêmes visions, des objectifs très proches.

Est-ce que New York avait une signification musicale pour vous ?

New York n’a exercé aucune influence particulière sur notre façon de composer. En revanche, en ce qui concerne notre manière de jouer, c’est le punk rock américain qui a beaucoup compté. Et ces groupes n’étaient pas nécessairement basés à New York. On a commencé à jouer dans cette ville mais des gens de Washington, puis d’Olympia nous ont découverts, nous ont apprécié. On a alors commencé à tourner aux Etats-Unis. Notre mode de vie d’alors a sûrement influencé la manière dont on a appris à composer nos chansons. Moi, je pense que nos chansons sont plutôt belles ! Mais, dès le début, on a décidé de les interpréter en adoptant une attitude délibérément « méchante ». A New York, on reste un peu détachés de tout. Ce qu’il y a de bien, c’est le mélange des cultures, presque inenvisageable dans d’autres villes américaines.

Blonde Redhead est-il intégré à la scène underground new-yorkaise ?

Hélas, si une telle scène existe, je ne la connais pas !

Le punk était votre culture commune lorsque Simone et Amedeo t’ont rencontrée ?

Pas du tout : il s’agit juste d’un accident. Quand on a commencé à jouer ensemble, nos fans venaient de la scène punk. On a vite été présentés aux membres de Make Up puis de Fugazi avec qui on a tourné ; on a ensuite rencontré les gens d’Unwound. Du punk, aujourd’hui, je ne conserverais que l’attitude, l’état d’esprit.

Paradoxalement, la musique de Blonde Redhead en conserve l’âpreté, tout en introduisant la mélancolie, au travers de cette voix fébrile.

C’était un réel soulagement que d’avoir trouvé notre propre voie. Je pense qu’un tas de gens ont en eux des traits radicalement opposés, contradictoires. Pour rendre tout ça cohérent, ça n’a pas été évident : on a passé beaucoup de temps, dépensé beaucoup d’énergie pour trouver cet équilibre. Je pense que des chansons qui ne sont pas finies, pas abouties, se dégage une tension. Tandis qu’une chanson parfaitement composée est presque mort-née.

Votre musique assume une autre contradiction : d’un côté, les morceaux sont très structurés, de l’autre, les guitares semblent plutôt erratiques…

Oui, je sais d’où ça vient : c’est une façon de masquer mon manque de technique ! Amedeo, lui, joue très bien.

On vous présente souvent comme les petits frères de Sonic Youth. Ce rapprochement, que vous avez cherché, devient-il pesant à la longue ?

Bien sûr, on adore Sonic Youth. Mais je ne me sens pas si proche que ça de leur son. Chez eux, il y a quelque chose de tellement américain, d’organique dans le son. Et je nous trouve bien plus mélodiques ! On n’improvise pas. C’est ce côté discipliné et militant qui nous sépare. On aime bien qu’une chanson soit concrète, on a une ligne à suivre sans en rajouter. Sonic Youth est bien plus porté que nous sur l’abstraction. Je n’ai pas ce genre de problèmes avec Make Up, Fugazi ou Unwound, qui, eux, ont un son « universel ». Mais peut-être est-ce parce je connais plus ou moins l’inspiration de ces groupes.

Pour conclure, quelques mots sur Serge Gainsbourg ?

On est des fans de Gainsbourg ! J’en étais même obsédée. Au Japon, la culture européenne est plutôt appréciée : je me souviens de films avec Jane Birkin. Jeanne Moreau, Alain Delon, Jean Gabin sont très connus là-bas. Mais la musique de Gainsbourg me sidère : je l’ai écouté tellement longtemps. Sa vision de la musique est si originale, en avance sur son temps. Il avait une capacité à faire des chansons simples. La façon dont il utilisait les mots est tellement intelligente. Je me rappelle que lorsque j’étais petite et que je voyais des photos de lui, je me demandais toujours comment il pouvait se comporter dans la vie : comme un tyran ou comme un gentleman ?! L’attitude de Gainsbourg, je pense que c’était déjà celle du punk.

Entretien réalisé par

Lire notre critique de Melody of certain damaged lemons
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