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Bertrand Betsch, après un très bel album de reprises paru chez Lithium il y a deux ans -avant disparition du (meilleur) label français-, sort ce tout chaud Pas de bras, pas de chocolat, entre ironie décomplexée et songwriting de talent en français.

Chronic’art : « Y’a le beau temps qui revient… », « C’est plus pareil… »… Ce nouvel album marque un net changement de température : après la dépression, l’anticyclone ? Qu’est-ce qui a permis ce changement d’humeur ? Des circonstances personnelles, professionnelles ? Le fait de travailler avec des gens ?

Bertrand Betsch : Je crois que tu as mal écouté l’album, ou en tous cas pas dans le détail. Temps beau (« Y a le beau temps qui revient… ») est la seule chanson qui traduit véritablement une éclaircie dans mon univers. D’ailleurs, c’est une chanson de commande que j’ai écrite à la fois pour m’amuser et pour faire plaisir à mon directeur artistique. Elle n’est qu’un élément de l’album. Cependant, il est vrai que nous avons veillé à créer certaines respirations au coeur de l’album avec des morceaux un peu plus légers que d’autres (je pense à Temps beau, mais aussi à Passe-temps et à Pas de bras, pas de chocolat). J’ai compris en travaillant sur ce disque qu’enchaîner des titres comportant une certaine dramaturgie (je pense à un morceau comme Tout vu) finissait par créer une sensation d’étouffement et qu’il s’avérait indispensable d’aménager des espaces qui ne soient pas « sous tension », afin de mieux mettre en valeur des morceaux plus chargés en émotions et en théâtralité.

En termes de production, ce nouvel album marque aussi une évolution vers une musique plus « mainstream », plus produite… Marre de la lo-fi et du home-studio ? A quel point le passage sur une major influe-t-elle sur les choix de production ? Nouveautés également : du reggae, de l’electro… de nouvelles envies musicales ?

Je ne crois pas que mon nouvel album soit « mainstream ». Fais écouter Tout vu ou L’Important c’est de participer à un échantillon de personnes issues de ce qu’il convient d’appeler « le grand public » et tu verras leurs réactions. Marre de la lo-fi ? Non puisque je n’en ai jamais fait et que de toutes façons quand j’écoute un disque, je ne me préoccupe absolument pas du son mais essentiellement du songwriting. Marre du home studio ? Non, surtout pas. Travailler tranquillement tout seul sur mon huit pistes est mon plus grand plaisir. Par ailleurs, mon deuxième album (B.B.sides), que j’ai enregistré tout seul à la maison, est pour pour moi un véritable motif de fierté. C’est un peu le disque que je rêvais de faire et d’entendre. Quant au changement de maison de disque, et donc le passage sur une major, il n’a influé en rien sur la production de l’album puisque celui-ci était déjà enregistré, mixé et masterisé lorsque que j’ai signé chez Labels.
Et la maturation de l’album correspondait à une période où moi et Hervé Le Dorlot (qui est mon guitariste sur scène depuis sept ans et avec qui j’ai co-arrangé les morceaux) écoutions toutes sortes de musiques, que ce soit du jazz, du reggae, du dub, de la world music, de l’electro, de la chanson française des années 30, etc. Donc cela a forcément un peu déteint sur le disque qui s’est trouvé enrichi de toutes ces influences indirectes. Je suis comme beaucoup de musiciens : c’est-à-dire qu’à priori tout genre musical m’intéresse (le hard rock y compris, hé oui, quoi de plus drôle que certains morceaux d’AC/DC). Bien sûr, dans chaque genre il faut faire un tri, mais on finit toujours par trouver des choses intéressantes et susceptibles d’alimenter l’appétit vorace de nos sampleurs.

Tu chantes que c’est « la maladie » qui te fait vivre. Jusqu’à quel point considères-tu nécessaire la mise en danger de soi dans le processus de création artistique ?

J’ai écrit La Maladie dans des circonstances particulières. J’avais perdu l’usage de ma voix et souffrait perpétuellement d’une douleur aiguë au niveau de la gorge (un peu comme si j’avais eu une laryngo-pharingite qui aurait duré plus d’un an). Dans ce genre de situation, on finit par intégrer la maladie à sa vie, par lui ménager une place. Le seul problème, c’est qu’on lui concède un petit bout de terrain et que, sans gêne, elle finit par occuper tout le terrain. La phrase « C’est tout ce que j’ai pour vivre… » fait allusion à ce fait que la maladie, à force de se répandre, finit par devenir le centre de votre vie et, d’une certaine façon, le moteur de votre vie. Ce qui signifie qu’on ne vit plus que pour elle. Par ailleurs, au-delà des circonstances personnelles qui sont à l’origine de cette chanson, on peut en élargir sa signification et dire que la vie, en elle-même, est une longue et lancinante maladie, voire une interminable agonie, dont la mort viendra nous délivrer. Enfin, je rappellerai cette expression qui dit que « la bonne santé n’est que le silence du corps ». La maladie ne serait donc rien d’autre qu’une façon, pour le corps, de s’exprimer et rien n’est plus important, je crois, que d’être à l’écoute de notre corps car celui-ci a plein de choses à nous dire, notamment concernant notre état psychique.

La dernière fois que je t’ai interviewé, tu me disais considérer ton travail de musicien comme relevant du « médiumnique », l’artiste servant d’intermédiaire à l’expression d’idées ou de sentiments universels. Aujourd’hui, tu sembles moins en retrait et ton travail semble plus personnel, plus parler en ton nom. Es-tu d’accord avec ça ?

Tu sais, je dis pas mal de conneries en interview, mais oui je considère toujours l’artiste comme un médium par lequel s’écoule une parole, un son, une couleur, une vibration.
La preuve en est que je ne me suis encore jamais mis à ma table de travail en me disant : « Tiens, là je vais essayer d’écrire une chanson ». Les chansons me viennent toujours d’un trait, sans effort, comme par miracle. Elles me traversent et je suis leur modeste réceptacle. Un bon songwriter est avant tout quelqu’un qui sait écouter. Je dirais même qu’il est comme un enfant, à savoir qu’il a d’abord appris à écouter avant / afin de pouvoir parler.

Aujourd’hui, où te situes-tu dans la scène française ? Dans quels musiciens te reconnais-tu ? Que penses-tu rétrospectivement de « l’épopée » Lithium et de l’éclatement de son catalogue ?

Je ne me situe pas sur la scène française et ne me reconnais dans aucun autre artiste français. J’ai la prétention d’avoir une voie / voix et un chemin qui me sont propre. Cela étant dit, je peux te citer des disques français parus récemment et qui m’ont bien « botté » comme on dit familièrement : Crêve coeur de Frédéric Lo et Daniel Darc, Tout sera comme avant de Dominique A., Cargilesse de Florent Marchet, Le Petit cosmonaute de Jérôme Minère, Lilith et A Bird on a poire de Murat et puis, bien sûr, les deux premiers albums de mon petit favori, à savoir Hôtel de l’univers et La Réalité de Raphaël, artiste de génie superbement ignoré par les gens soi-disant détenteur du bon goût, sous prétexte qu’il est markété comme un vulgaire produit de variété alors que ce qu’il fait est tout sauf de la variété. J’ai rarement entendu quelque chose d’aussi fort, d’aussi profond, d’aussi remuant qu’une chanson comme Des mots, laquelle figure sur son deuxième album. Que dire de l’épopée « Lithium » sinon… ? Que ça a été sans doute le meilleur label indépendant français toutes époques confondues, qu’on lui doit la découverte de Dominique A., de Jérôme Minière, de Diabologum, de Programme, de Mendelson, etc., et qu’il est un scandale que la mort de Lithium n’ait pas fait deux lignes dans les journaux.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Pas de bras, pas de chocolat