PARTAGER

Entre David Axelrod et DJ Premier, exotica et electronica, orient et occident, Anjali marie sur son premier album « Lazy lagoon » contradiction et déterritorialisation avec talent et langoureuse paresse. Ou est-ce simplement la fatigue ? Après une journée parisienne exclusivement consacrée à la promotion de son disque, la jeune anglaise peut à peine aligner trois mots. En ressort tout de même cet entretien, entre bâillements et fous rires nerveux.

Chronic’art : Ton disque sort sur le label anglais Wiiija, et tu faisais partie des Voodoo Queens dans les 90’s. Tu as toujours été en contact avec cette scène londonienne, Corner Shop, les riot grrrls ?

Anjali : Oui, j’ai souvent joué avec Corner Shop, qui sont très cools. Huggy Bear et les autres ont disparu, mais c’étaient pour la plupart des cons, dictatoriaux et ostracistes envers les gens qui n’adhéraient pas à leurs idées. Cette attitude était devenue trop politique, presque fasciste. Au lieu d’être positive et réellement active. Et les gens culpabilisaient de ne pas avoir d’opinions politiques. Tous ces groupes encourageaient les filles à faire des fanzines, à créer leurs propres groupes, et c’était bien au départ, mais la plupart de ces groupes étaient médiocres, par inaptitude. Si vous devez faire quelque chose, vous devez bien le faire. En plus si vous êtes une femme, vous devez le faire encore mieux…

Comment travailles-tu ? Comment vous répartissez-vous le travail avec Spy Kid ?

Avant cet album, je faisais tout moi-même : j’écrivais les chansons, je produisais, je programmais les séquences. C’était très autocratique et confortable. Mais j’ai voulu savoir ce que je pouvais faire en utilisant plus de technologie, donc j’ai voulu collaborer avec quelqu’un et j’ai rencontré Spy Kid, d’Echo Park, dont j’aimais bien le travail et avec qui je m’entendais bien. On a fait un morceau ensemble, Lazy Lagoon, qui me semblait vraiment brillant et on a décidé de poursuivre notre collaboration.

Tes chansons parlent beaucoup de grandes étendues, de déserts, de mers. As-tu voulu retranscrire musicalement la sensation d’espace ?

Oui, c’est ce que j’ai essayé de créer et je crois que ce disque exprime bien ça : l’espace, le côté aquatique, à travers différentes atmosphères. Comme si le disque était un paysage.

Tu sembles être très inspirée par la musique lounge ou exotica. Ce sont des choses que tu écoutes ?

Oui. J’aime bien les compilations Incredibly strange music de Research. J’ai les livres également. Pour cet album, l’influence est clairement le son exotica, que j’ai essayé de recréer avec la technologie moderne, comme de l’exotica électronique. J’aime beaucoup Les Baxter et Martin Denny et des choses plus contemporaines aussi.

Tu sembles partagée entre le passé et le futur, et également entre l’occident et l’orient. Comment te situes-tu par rapport à ces deux aspects de ta musique ?

Oui, j’aime les sons électroniques autant que le grain particulier des vieux vinyles, la profondeur de leur son, les vibrations naturelles des orchestres et des cuivres. Ce son est très difficile à reproduire si on n’a pas le budget de John Barry. Mais j’ai essayé, avec la technologie, en recherchant le feeling particulier de ces disques.
Arabian Queen me rappelle la BO indienne de Shalimar, par Usha Uthup. Tu as dû beaucoup écouter de soundtracks indien ?

Bien sûr. Merci, c’est un vrai compliment pour moi, parce que je trouve la BO de Shalimar vraiment incroyable. Cependant, je n’avais pas vraiment ça à l’esprit quand j’ai écrit ce morceau. Mais ç’est sans doute une influence qui transparaît dans la musique. Le côté oriental, en même temps, n’y est pas trop évident, ou ostentatoire. Je voulais que l’influence indienne soit subtile, impressionniste. Je voulais que tout l’album soit comme ça, subtil, rêveur, atmosphérique, et pas conceptuel ou manifeste. Je ne voulais pas que les groove sonnent trop référencés par exemple, mais indistincts, sans connotations particulières ou relatives à un genre musical. Je ne voulais pas faire de l’ »Asian sound », avec les tablas, les sitars etc., très revendicatif, comme si on disait « Voilà ce que je suis ». Je pense que ce disque est très représentatif de ce que je suis à ce moment précis de ma vie, avec toutes les cultures que je connais.

Certains thèmes reviennent souvent, comme le sommeil, le rêve. Tu es quelqu’un qui essaie d’échapper à la réalité ?

(Rires) Oui, et même sans les drogues. J’aime bien dormir. J’aime bien le moment juste avant de s’endormir, ce passage dans l’inconscient, un peu fragile. Je voulais rendre ça sur le disque, avec une musique en ombres, en nuances, un peu brumeuse. C’était un peu le concept de l’album. Du moins en ce qui concernait le son.

C’est vraiment de la lounge music alors… Ca fait penser aux Gentle People parfois.

Oui, j’aime bien ce qu’ils font. On a beaucoup de points communs.

Et un groupe comme Goldfrapp, qui joue sur des climats cinématographiques ?

Je ne connais pas. Mais j’en ai entendu beaucoup de bien. Je suis très impatiente d’écouter, d’autant que les gens du label m’ont donné le disque aujourd’hui (Anjali sort un paquet de disques de son sac en me demandant ce que j’en pense : Burgalat, Air, Phoenix, Goldfrapp, Boards of Canada, je lui dis qu’à mon avis, ça devrait lui plaire).

Tu penses que ta musique peut créer des images chez l’auditeur ?

J’espère. Je pense que c’est un aspect important de la création musicale, évoquer, provoquer des images mentales, comme une BO imaginaire, un soundtrack invisible. Il y aura une vidéo de Lazy Lagoon, mais ce sera un petit budget. Je préférerais voir mes chansons utilisées dans les films d’autres personnes, plutôt que de faire des clips de mes chansons.

Entretien réalisé par

Lire la chronique du disque. Plus d’infos sur le site de Labels