Le 38e Festival d’Angoulême, qui s’est déroulé du 27 au 30 janvier 2011, vient de consacrer une brochette de génies américains, de récompenser un Italien un peu plat et de voir la fin d’une belle aventure collective. Compte-rendu.

Il y a quelques semaines, Chronic’art avait longuement rencontré Jean-Christophe Menu, qui tenait alors des propos que l’on n’imaginait pas si prémonitoires : « On est en présence de deux camps, presque politiques et idéologiques qui s’affrontent. Bien évidemment, ce sont les tenants de la technologie qui vont s’imposer et le livre sera marginalisé. La perspective est angoissante, car le modèle économique de l’édition que je défends est très fragile. D’un autre côté, si je dois mettre la clé sous la porte, je continuerai à faire des fanzines à cinquante exemplaires et je continuerai à faire du papier ». Depuis, Menu – qui n’occupe pourtant aucune fonction officielle dans la structure – a décidé de licencier unilatéralement quatre des sept salariés que compte L’Association. Ces derniers ont alors lancé une pétition et mobilisé des soutiens afin de « remettre en marche le processus démocratique qui fait défaut à L’Association depuis plus de cinq ans ». Pour la première fois de l’histoire du Festival, une grève était donc lancée sur le site même d’Angoulême. Le stand de L’Association était recouvert d’un voile noir, simplement agrémenté de multiples communiqués à destination du public. Pendant ce temps, JC Menu essayait soigneusement d’éviter ses anciens complices (certains sont salariés à L’Association depuis plusieurs années) pour présenter au public la thèse qu’il venait récemment de soutenir à la Sorbonne : La Bande dessinée et son double. Une sorte de bilan théorico-pratique de ses expériences professionnelles comme auteur et éditeur au sein de L’Association. Un Menu que l’on retrouvait en grande forme samedi soir au concert de Heavy Trash, le groupe de Jon Spencer (qu’on avait personnellement perdu de vue depuis le début des années 2000 et le Damage du Blues Explosion). Une invitation avait été lancée par le Président Baru, fan de rock antédiluvien, pour un concert de dessin assez intriguant. Le vieux révolutionnaire a dû être ravi de la performance haut de gamme de Spencer, adepte d’un rockabilly primitif qui a enflammé le traditionnellement très sage public du théâtre d’Angoulême. A part la fausse note de L’Association (aux dernières nouvelles, le contact semblait rétabli entre les parties, sans que l’on sache si L’Association allait pouvoir se relever réellement de ce qui n’est pas une crise de croissance, mais bien d’existence), il faut dire que l’on avait rarement connu un Festival à ce point sans fausse note : rencontres dessinées, internationales, d’auteurs, jeunesses (ouf…), concerts dessinés sans surprise mais de bonne tenue et expos plutôt réussies (mention spéciale à celle consacrée à la bande dessinée belge de l’après-ligne claire, même si le nom de « Génération spontanée » ne convient guère à nos vieux amis du Frémok, qui oeuvrent dans les marges de la bande dessinée depuis presque vingt ans). On croisait d’ailleurs un Thierry Van Hasselt (l’auteur pour toujours de Gloria Lopez) plutôt en forme, qui annonçait la sortie prochaine d’un Alex Barbier épuisé depuis plusieurs années. Le nom de Barbier réveillait aussitôt le regret de ne pas profiter de la présence de son plus grand fan, Vincent Bernière, en vacances prolongées au Sénégal, comme un pied-de-nez à ce festival qui n’avait pas jugé bon de retenir dans sa sélection officielle l’un des titres de sa belle collection Erotix. Le palmarès (à noter le Prix Révélation à l’excellent Trop n’est pas assez de Ullu Lust – cf. le Portfolio de Chronic’art #70, en kiosque) a d’ailleurs quelque peu déçu, avec le Fauve d’Or (ou Meilleur Album de l’année), attribué à l’Italien Manuele Fior pour son histoire assez quelconque, malgré un art consommé de l’aquarelle, d’un couple séparé par la distance. Pourquoi dans ce cas réserver à Asterios Polyp, que nous (comme beaucoup d’autres, il faut avoir l’honnêteté de le reconnaître) avons salué à sa sortie comme un chef-d’oeuvre invraisemblable d’inventivité et de richesse, un Grand Prix du Jury qui fait office de prix de consolation qui ne dit pas son nom ? A défaut, nous avions eu le nez creux en demandant à Art Spiegelman d’assurer le premier entretien fleuve avec un auteur de bande dessinée jamais proposé dans Chronic’art #57 (été 2009). Nommé Grand Prix et grand vainqueur de ce Festival, celui qui se définit davantage comme un New-Yorkais que comme un Américain a avoué être à peu près dans la position d’Obama recevant le Nobel. Il serait bon alors de rappeler ce qu’il nous avait dit de son Président peu après son élection : « Je sais qu’aujourd’hui les Français sont en transe devant lui. C’est une bonne chose, évidemment. Mais il ne faudrait quand même pas oublier qu’il est loin d’être un socialiste tel que vous l’entendez dans votre pays ». Un conseil de démythification que certains n’ont pas oublié de suivre à propos de Spiegelman lui-même, estimant qu’il est l’homme d’une seule oeuvre. C’est peut-être vrai, mais tout le monde admettra qu’il s’agit là non pas d’une bande dessinée, mais de LA bande dessinée. Celle qui a changé à vie le visage du 9e Art et l’a fait entrer de plain-pied dans le monde adulte. Allez, à l’année prochaine.

Voir le site officiel du Festival d’Angoulême

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