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sur 5

Morgen a le profil idéal du film de festival, catégorie « Prix du public ». On y trouvera ce qu’il faut de couleur locale (une province roumaine désolée) pour lui donner un peu d’attrait exotique tout en le faisant entrer dans la case fourre-tout de cinéma réaliste, tendance moche et mou : soit un bon pépère roumain gentiment bourru, passionné de pêche et affublé d’une femme vaguement bougonne, parfaitement bobonne et pas sexy pour un sou – un indice : la blouse de ménagère. A cela s’ajoute une couche socio-politique, manière de gagner en épaisseur, mêlée de bons sentiments via l’intrusion d’un émigré clandestin turc dans la vie morose de notre homme, lequel se propose de cacher le fugitif. La situation géographique vient parfaire le tableau : Salonta, petite ville roumaine située à la frontière de la Hongrie et lieu de passage notoire où le contrôle des douanes est particulièrement rigoureux. De quoi assurer à Morgen l’accès au rang, généralement prisé par les médias condescendants, de petit film de qualité à grand sujet et belle histoire. Traduction : film à la modestie suraffichée, débordant de complaisance.

L’étonnante inertie de la mise en scène, qui ne cherche pas à s’appuyer et à rebondir sur la truculence des situations, fait croire un court instant à une possible émancipation du schéma consensuel redouté. La tonalité dépassionnée et exsangue intrigue un moment – les scènes se suivent sans déplacer d’air autour d’elles, sans dessiner le moindre mouvement comique ou dramatique -, mais cette léthargie, terriblement plombante, apparaît très vite comme un simple échec de la mise en scène : chaque étape marquant le renforcement des liens entre le pêcheur roumain et le turc (qui n’arrive pas à passer la frontière) tombe parfaitement à plat et n’ouvre aucune perspective. Morne plaine, donc. Cette étrange et mortelle désertion, qui passerait presque pour de l’indifférence, pourrait évoquer (à condition d’être indulgent) une tentative ratée de détachement à la Kaurismaki. Mais ce ton mi-fataliste, mi-humaniste, n’imprègne jamais en profondeur le film. Dans ce cadre désaffecté, le sourire désolé et limite simplet qui s’affiche sur le visage du gentil émigré turc (réduit aux dialogues non sous-titrés), et constitue son unique expression durant tout le film, paraît particulièrement faux, obscène et pathétique. Désolante pantomime d’un cinéma d’intentions auxquelles le réalisateur semble être le premier à ne pas croire.