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Artiste se confrontant à différentes formes d’art (peinture, dessin, écrit), l’écrivain écossais bouscule les traditions, passant de la science-fiction au récit réaliste avec un bonheur égal. Enfin traduit en français, son roman Lanark en donne une preuve éclatante.

Il aura donc fallu attendre dix-neuf ans avant de pouvoir lire une traduction française de ce monument romanesque que l’on s’accorde à peu près unanimement, de l’autre côté de la Manche, à désigner comme l’un des chefs-d’œuvre de la littérature écossaise -sans compter le fait que son auteur, Alasdair Gray, en avait commencé l’écriture dès le milieu des années cinquante. La notoriété dont il jouit en Grande-Bretagne, où plusieurs commentateurs n’hésitent pas à faire de l’objet (650 pages) l’un des dix ou vingt plus grands livres du xxe siècle, n’y est pas étrangère. Somme toute, on pourra se réjouir à l’idée qu’une bonne douzaine de romans, récits, recueils de nouvelles et de poèmes restent à traduire, nonobstant ses innombrables pièces et œuvres radiophoniques. Lanark, énorme et foisonnant roman en quatre livres où se mêlent d’une manière incroyable fantastique loufoque et réalisme puissant, inaugure ainsi la découverte d’un écrivain écossais majeur qui, pour le coup, ne décevra sans doute personne.

Né en 1934 à Glasgow, Alasdair Gray, professeur aux beaux-arts puis décorateur de théâtre (si vous visitez un jour le People’s Palace Museum, vous y verrez une sélection de ses tableaux et peintures murales), entre en littérature au début des années soixante-dix, au sein du Glasgow Group Writers Circle. Il parvient à publier l’impressionnant roman qui nous occupe aujourd’hui en 1981 : sous-titré « Une vie en quatre livres » (et commençant par le livre III), il retrace l’invraisemblable destin de Lanark (comme cette ville où le socialiste Robert Owen expérimentait ses conceptions industrielles nouvelles), qu’on découvre errant dans un univers fantasmatique légèrement absurde et fortement angoissant, où le soleil n’existe plus et où les malades se transforment en dragons. Au terme d’affolantes tribulations que nous renonçons à tenter de résumer ici, il consulte l’oracle et voit se dérouler les jeunes années de Duncan Thaw, peintre passionné du Glasgow des années soixante souffrant d’asthme et d’eczéma (comme Gray lui-même), lesquelles occupent les livres I et II.

On replongera finalement dans ce monde de science-fiction pour le voir discuter un moment avec Dieu, défendre les intérêts de la ville d’Unthank (c’est-à-dire Glasgow, dans la mythologie personnelle de l‘auteur) et se promener avec son fils, éprouvant à l’occasion les effets étranges d’un passage dans la zone intercalendricale (« Dans cette zone, la lumière voyage à des vitesses différentes, si bien que les tailles et les distances sont trompeuses. Même la pesanteur varie. »). On aura compris qu’il ne faut rien attendre de plus d’un compte rendu de lecture qu’une preuve du caractère prodigieusement rocambolesque de ce Lanark, où Alasdair Gray passe avec grâce du récit fantastique et « non-sensique » à la fiction réaliste, sociale et critique, promenant son regard au plus profond de l’âme de son personnage principal et truffant sa prose d’allusions et de symboles (le plus inquiétant restant d’ailleurs qu’à en croire l’un de ses plus fameux exégètes, Stephen Bernstein, le roman est bien plus riche que ce qu’en laisse apercevoir la première lecture).

Dans ces six cents et quelques pages se bousculent aussi un ou deux siècles d’influences littéraires, la vie du jeune Duncan Thaw évoquant presque celle d’un héros de Somerset Maugham (le Philip de Servitude humaine) transposée quelques décennies plus loin, les aventures excentriques de Lanark rappelant quant à elles les loufoqueries de Flann O’Brien et les merveilles de Lewis Caroll, sans parler des illustrations à la William Blake. Ainsi, « afin d’épargner aux chercheurs universitaires des années de labeur », Gray a généreusement inséré dans le volume un utile index des plagiats où sont notamment recensés Hobbes, Conrad, Coleridge, Pope ou Freud (avec ce commentaire : « Seul un écrivain maladivement obsédé par tous les traités psycho-sexuels du Dr Freud aurait truffé un roman de plus de symboles oraux, anaux et respiratoires »). Alasdair Gray, qui n’est pas à une mise en abyme près, s’autorise même le recours à d’abondantes notes de bas de page très documentées pour réaliser l’autocritique fantasque de son propre roman. Il y a là de quoi dérouter le plus blindé des lecteurs, de quoi nourrir un bon moment notre quête exigeante d’inédit, d’humour et d’imaginaire aussi. Hybride stupéfiant de tout ce qui peut faire rêver, des dragons de Tolkien à l’éducation d’un jeune romantique en passant par la guerre des étoiles, Lanark est un roman total et pourtant infini, une œuvre folle qui s’impose comme l’une des plus originales de son époque.

Alasdair Gray, Lanark, éditions Métailié (552 p., 140 F). Traduit de l’anglais par Céline Schwaller. Pour accéder au site web des éditions Métailié, c’est par ici.