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Les compagnies de théâtre de rue semblent nourrir une certaine nostalgie pour les divertissements populaires d’antan. Cette époque où, paraît-il, non encore enchaînés à leur poste de télévision, « les gens » sortaient, se retrouvaient volontiers entre eux et surtout, allaient au spectacle.

L’année dernière, au festival Chalon dans la rue, la compagnie Art Scénique avait conçu un important dispositif pour rendre hommage aux spectacles de Grand-Guignol. L’hémoglobine coulait à flots, les monstres de foire grondaient et les histoires faisaient hérisser le poil. Cette cuvée 2000 nous a amenés au cabaret avec Cirque en kit, et dans un petit « théâtre démontable et remontable » familial, grâce aux 26 000 Couverts.

Déjà revue et Les Descendants des tournées Fournel-attractions de qualité partent d’une idée assez proche : un héritage familial -plus culturel que matériel- et une folle idée de faire revivre ce passé, qui s’accompagne d’une bonne volonté résistant à toutes les épreuves. Ces spectacles sont nourris, à l’évidence, d’un travail de fond et d’une bonne connaissance des univers revisités, et ainsi ressuscités. Cela permet de truffer l’histoire et les personnages d’une multitude de détails qui sonnent parfaitement juste et rendent l’ensemble très attachant.

Il faut pourtant cesser là les rapprochements entre les deux projets, car les directions prises par les compagnies pour ressusciter ces divertissements populaires -cabaret et théâtre ambulant- divergent fortement et mènent à des propositions totalement différentes.
La compagnie Cirque en kit s’est, avec Déjà revue, appliquée à recréer l’atmosphère un peu trouble de ce cabaret au panache oublié, grâce à des décors un peu vieillissants et de nombreux costumes clinquants et sexy. Dès l’entrée, la pétulante Nini accueille les spectateurs et explique en quelques minutes à peine qu’elle est exploitée, qu’elle aime les histoires d’amour tragiques et qu’elle est italienne (son accent le dit pour elle). Elle aguiche au passage un spectateur, avant de conduire tout le monde dans la salle de cabaret. Un comptoir, une scène, des tables, des chaises, le public prend place : il sera ainsi « regardeur » autant qu’élément du décor.
Comme on le constate souvent dans le théâtre de rue, la représentation semble avoir commencé avant même que les spectateurs n’arrivent. Les comédiens évoluent dans le décor -la salle entière- et sont déjà les héritiers du cabaret, le barman, le pianiste, etc. Lorsque la revue débute, c’est un large panorama du répertoire du music-hall qui nous est offert. Le Cirque en kit semble s’être attaqué au sujet avec passion, et l’aborde plein d’un élan et d’un enthousiasme auxquels s’ajoute une pointe d’affectueux respect, tant pour les personnages qu’il crée que pour l’univers du cabaret.

Avec 26 000 Couverts, le ton est autre. Ils donnent aux membres de la famille Fournel non seulement une vie publique mais aussi privée. Nous voilà au centre d’une « tribu » dont les liens de parenté entre chaque personne sont méthodiquement expliqués par le plus âgé, mais également visibles au centre de leur installation de caravanes dont certains stores levés dévoilent des intimités. L’attachement pour les Fournel est immédiat. Toutes leurs maladresses sont non seulement pardonnées sur-le-champ, mais attendues, espérées. De bonne volonté, ils en débordent effectivement, et s’ils se mettent dans des situations ridicules, par des lourdeurs de mise en scène, des problèmes de décor ou une gestuelle compassée, ils exécutent chaque numéro avec un tel bonheur teinté de naïveté que l’ensemble en devient touchant et très drôle. Un seul exemple donne le ton du spectacle : on nous explique que jouer La Dame aux camélias était une tradition des tournées Fournel, mais que lors de la Première Guerre mondiale, le public ne voulait plus entendre parler de la mort, et encore moins dans le contexte du divertissement. Qu’à cela ne tienne ! L’ancêtre Fournel adapta la pièce en la montant à l’envers ! On assiste alors à la résurrection de la Dame, mais aussi à des dialogues sans queue ni tête et aux réponses avant les questions. Le titre devint, cela va de soit, Camélias aux dame la !

En incarnant ces descendants qui partent à la recherche de leur histoire, les compagnies de théâtre de rue jouent peut-être bien là leur propre rôle. Elles sont à l’évidence les héritières de cette culture populaire où l’estrade n’est jamais bien haute, ni les comédiens bien loin de leur public. Ils quittent souvent la scène -quand il y en a une- pour aller jusqu’à lui, l’emmener par la main, le solliciter à chaque instant. Les bateleurs restent encore bien souvent le moyen le plus efficace pour attirer les spectateurs. C’est du théâtre populaire. Mais dans le sens noble du terme : le spectacle dans la rue ne se limite pas à des échassiers en costumes encombrants, d’autant que si ces artistes ont des airs de saltimbanques, ils possèdent de multiples talents. Cela est assez remarquable : la plupart, sans jamais cesser d’incarner leur personnage dans ses moindres détails, jouent de plusieurs instruments, sont de véritables acrobates-jongleurs, et poussent même la chansonnette, sans fausse note. Avant, chacun a également participé à l’élaboration de la pièce, des décors, des costumes. En partant à la recherche de leur passé, en rappelant à tout un chacun qu’ils ont une histoire inscrite dans la tradition du divertissement, les artistes de la rue se donnent une certaine « respectabilité » et prouvent, si besoin est, que les divertissements d’antan sont toujours d’actualité.

Retrouvez le Cirque en kit au 15e Festival de théâtre de rue d’Aurillac (du 23 au 26 août 2000) et 26 000 Couverts dans une tournée dans le Massif central qui se terminera également par Aurillac