« Always wrong » : toujours dans le rouge, toujours à couteaux tirés, toujours maîtres de la discorde. Wolf Eyes détient cette capacité à incarner dans le même élan la splendeur et la laideur absolue, le blasphème et la transcendance – cette ambivalence transgressive est la composante la plus réjouissante de leur (anti-)rock en phase terminale, entreprise de destruction totale et jusqu’au boutiste: terreur et déliquescence méphitique, violence et suppuration à tous les étages, refus hardcore de transiger avec l’homo sapiens. De la kryptonite en barres, une déchetterie nucléaire sur pattes. « Du terrorisme conçu comme un des beaux-arts », comme dirait le cinéaste psychédélique Peter Whitehead. Pas de quartier.

Ces yeux de loup pourraient tout aussi bien appartenir au Loup des Steppes, solitaire et égaré, qu’à l’anarchiste sauvage et belliqueux. En ce sens – et Dieu sait pourquoi cette comparaison incongrue m’est venue à l’esprit -, Wolf Eyes est un peu le carbone inversé de Air: rocaille aride et croûte terrestre contre sauna et apesanteur, village des damnés contre village dans les nuages, mains dans le cambouis contre préciosité évanescente, inconfort et précarité contre luxe et suavité, subhumans dégénérés contre enfants gâtés, cave moite contre feux de la rampe, electronic junk recyclée contre synthétiseurs ripolinés, anti-musique contre pop léchée, fange nauséabonde contre jardins Lenôtre, haine viscérale contre bienveillance faux-cul, crachats par terre contre foulards en soie, actionnisme agressif contre morgue aristocratique, vannes ordurières contre mélancolie du Petit Lord Fauntleroy, urgence et brutalité punk contre showbiz auteuriste chic… On pourrait continuer comme ça longtemps, tant ces deux univers sont en tout point opposés, quoiqu’au final assez complémentaires.

Evadé d’un asile, Nate Young mâche les mots plutôt qu’il ne chante, croisant le débit flegmatique et inarticulé de Mark E. Smith à l’agressivité postillonnante de Whitehouse et aux borborygmes démoniaques du Black Metal, tout en triturant les potards de ses machines fait-maison, crachouillant des fréquences électrostatiques qui chuintent, crépitent et vrombissent, quelque part entre Mika Vainio et Maurizio Bianchi. John Olson surjoue le Hell’s Angel vénére en jean et t-shirt psyché: ours mal léché, boucher de la basse à une corde et souffleur de sax free-dub macéré dans des strates de delay et de reverb. Quant au headbanger Mike Connelly, le benjamin de la bande (membre de Hair Police), il fait figure de fouine vicelarde, raclant jusqu’au sang ses doigts sur les cordes d’une guitare réduite à sa plus simple expression. L’empreinte de Wolf Eyes est aussi celle de la griffe visuelle de John Olson et Nate Young, dont les remarquables artworks ornent systématiquement chaque pochette et qu’on retrouve dans la revue d’art dégénéré Nazi Knife.

Les humains-animaux super-vilains de Wolf Eyes (super adorables en vrai, mais chut) semblent ressentir beaucoup d’empathie avec les mutants putrides de la Colline à des Yeux, avec le prolétariat punk-hardcore et avec tout ce que la terre compte comme esthétes du rebut. Wolf Eyes, c’est Sade et Lovecraft transposé dans le doom-noise, une radicalité sans bornes, une délectation métaphysique du dégôut, une poésie de la putréfaction et de l’ignominie qui atteint ici des sommets rarement atteints (sauf peut-être dans les performances de Rudolf Schwarzkogler, les Coum Transmissions de TG, les dégueulasseries onirico-gore de Fulci ou le mythique « Hogg » de l’écrivain de science-fiction queer-sado-maso Samuel Delany). On y percoit toujours en filigrane les racines de la musique industrielle: bombardements de fréquences anxiogènes, percussions métalliques clinquantes, hululements de train fantôme. Mais comme dans tout film d’horreur goûtu, cette débauche d’excés sonores et de pantomime acrimonieuse produit un effet curieusement jouissif: ce tunnel de bruit crépitant ne sert pas à masquer le vide, il offre au contraire un terrain de jeu pour ce qui est d’ordinaire répudié dans la musique. On est ici dans une réappropriation grand guignolesque, en pleine farce macabre frôlant le délire hallucinatoire, avec des acteurs qui en font des tonnes et semblent jubiler à chaque seconde de semer la terreur partout où ils passent. Et si cette énergie dévastatrice (post-rock ? post-noise ?) qui exsude de chacune de leurs enregistrements, remuant les entrailles et accroissant le taux d’adrénaline, s’apparentait à un élixir psychédélique qui élève l’homme tout en le renvoyant à sa trivialité la plus fondamentale ? On pourrait se laisser dire que tout ce barnum pédale dans la semoule et s’apparente à de l’infantilisme, alors qu’il s’agit de toute évidence de l’un desenregistrements les plus enthousiasmants sur les 4 372 essaimés par le trio. « Always wrong » : rien n’est vrai, tout est permis.

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