Comme une accalmie zen dans la discographie de Kevin Drumm, bloc de véhémence à la jonction entre le Black Metal et l’electronica bruitiste, cet Imperial horizon fait suite à lmperial distorsion, sorti un an plus tot. Après l’Enfer, ce deuxième volet offre une certaine version du Purgatoire. Le tumulte s’est estompé au profit d’un état purement méditatif, la violence est ici éludée, et n’apparaît que comme une menace sourde, une force rampante venue des ténèbres. Plus ténu que teigneux, Kevin Drumm n’a jamais atteint une telle profondeur dans sa matière sonore, en évolution permanente sur un fil tendu de fréquences d’une acuité constante. Cette musique ambient au premier sens du terme doit autant au minimalisme ascétique de Charlemagne Palestine et de Eliane Radigue qu’au What de l’immense compositeur suédois Folke Rabe : les textures sonores relèvent ici de la psycho-acoustique, de la sensorialité pure. Ces drones, innervés d’infimes modulations qui font tressauter l’oreille interne, se déploient avec une lente amplitude, comme le flottement sans gravité d’une créature des eaux profondes ou d’un cosmonaute, et ne trouvent résonance qu’à la condition d’un deep listening intense, impliquant solitude et concentration.

Aucune dispersion possible, tout est ramené à un point névralgique qui attire d’abord l’oreille, puis la conscience toute entière, comme soumise à un champ electro-magnétique. Les modulations de fréquence s’enveloppent autour du cortex comme un linceul et nous plongent dans un état comateux aux vertus régénérantes. Une longue plage sonore de plus d’une heure, un seul mot d’ordre : « Just lay down and forget it » (« Allonge-toi juste sur le dos et oublie tout »). Cet « horizon imperial » pourrait être celui d’une sculpture de Donald Judd ou de Richard Serra, où la présence massive d’une simple courbe ciselée dans un pan de métal ou d’un volume géométrique en bois massif emplit l’espace d’une présence « venue d’ailleurs » et nous amène à un état de conscience supérieure, pour ne pas dire à un recueillement. Pour qui prend encore le temps d’écouter, ce disque-monolithe procure des ressources inépuisables, dont on peut réitérer l’expérience ad aeternam. On y décèlera de plus en plus précisément les nuances de cette force obscure venue du cosmos le plus profond et qui définit toute condition humaine. Si la matière noire demeure inexplicable et impalpable, en voici en tout cas un vertigineux avant-goût sonore.

Article précédentWolf Eyes – Always wrong
Prochain articleL’Autre Dumas