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sur 5

Jusqu’à présent, les curieux le savent, la scène musicale islandaise s’est révélée très décevante dans son ensemble, souffrant de l’échelle hors du commun et démesurée établie par quelques phénomènes (Gus Gus, Mùm, Sigur Ros et Miss Gu_mundsdóttir). Ainsi a-t-on découvert que le miracle islandais n’existait pas, malgré une identité musicale passionnante qu’il reste encore à déchiffrer.

La scène expérimentale ne fait pas exception à la règle et seules quelques initiatives isolées sont parvenues jusqu’à nos oreilles : on connaît les vétérans Stilluppsteypa, ex-punk band dégénéré reconverti dans l’électronique post-industrielle minimale suite à la découverte des travaux du Hafler Trio, et particulièrement de son leader Andrew McKenzie. Découverts sur Staalplaat en 1996 avec l’étrange « Best Pet Possible », on connaît leur label Fire Inc. via lequel le trio s’est fait relifter par Ryoji Ikeda et a emmené ses ex-compagnons de boucan dans sa reconversion monacale (Vindva Mei, Curver). On connaît enfin le bassiste Skulli Sverrisson, membre de Mo Boma et collaborateur occasionnel de Laurie Anderson.

On découvre aujourd’hui le collectif Kitchen Motors, qui semble s’être donné pour mission de faire vivre et de donner la parole aux courants les plus extrêmes et les plus abstraits de la musique locale, via des soirées régulières et un label qui publie ici le premier volume de concerts enregistrés pour l’occasion. Véritable parrain de l’initiative, Andrew McKenzie (résident islandais la majorité de l’année) n’a vraisemblablement pas uniquement provoqué la mue de Stilluppsteypa d’une obscure formation rock déconstructionniste brouillonne en une passionnante usine à idées. On le retrouve ici dirigeant Telefonia, une performance pour téléphones portables et laptops inspirée par Alvin Lucier, les sons utilisés étant à l’origine des messages laissés par les membres du public à l’aide de leurs portables. Nous sommes à mi-chemin de l’improvisation électronique et de la performance sonore, voire de la performance tour court. Tout comme le Junkyard Alchemy de Börrkur Jónsson, interprété par le Hispurlausi Sextettin, enregistré au Reykjavik Art Museum : une improvisation pour instruments « industriels » élaborés par Jónsson, entre l’attirail futuriste de Russolo et Marinetti et les structures Baschet, et dont le propos est de révéler « les espaces sonores de notre environnement ». Veltipúnktur, de Hilmar Jensson et Ulfar Haraldsson, est une pièce « semi-aléatoire » pour processed guitar, électronique et un ensemble de dix musiciens, l’ensemble CAPUT, où des nappes orchestrales minimalistes se confrontent à des microsons de toute beauté, comme si Varèse rencontrait Illusions of Safety. Enfin, Kort kort kredit, baenagjör_ir og trommúsóló est la rencontre des prodiges Stilluppsteypa avec le poète-performer Magnús Pálsson : « une performance ici réduite à une demi-heure sur l’alcool, le spiritualisme, le folklore… » où les mots de l’écrivain et d’une jeune Islandaise se confrontent à l’univers microtonal unique du trio. Sans surprise, la pièce est la plus convaincante du disque : les mots et les sons abstraits se soutiennent en évitant les écueils du son comme illustration et le pédantisme souvent inhérent à ce genre de performance.

Dans l’ensemble, on découvre avec enthousiasme et excitation une scène extrêmement méconnue et qui, on en a ici la preuve, devrait vite faire parler plus d’elle encore, à l’image de la scène expérimentale finlandaise au milieu des années 90. On savait l’Islande friande d’art contemporain, on la découvre avec plaisir férue de musique exploratrice. En attendant la suite…